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Kaduna paie 200 000 nairas par artisan pour freiner 4,5 Md$ de fuite

L'État nigérian a versé 810 millions de nairas à 4 050 artisans certifiés, sa première promotion d'une école de métiers. Derrière le geste social, un calcul économique : remplacer une main-d'œuvre ouest-africaine importée qui draine 4,5 milliards de dollars par an. La question est de savoir qui encaisse réellement.

4 min de lectureMis à jour il y a 3 j
Studens other group young people
Crédit image : Photo : auteur inconnu — CC0 1.0 (Openverse)
Dans cet article
  1. Ce que le Nigeria achète ailleurs
  2. La règle qui produit le comportement
  3. Le change, toujours
  4. Ce que le programme devra rendre

Le 200 000 nairas est arrivé avant le premier chantier. À la cérémonie de remise des diplômes de l'Institut de formation professionnelle et de développement des compétences de l'État de Kaduna, à Rigachikun, le gouverneur Uba Sani a annoncé un versement collectif de 810 millions de nairas à la première promotion : 4 050 artisans certifiés, répartis sur 14 métiers, chacun repartant avec 200 000 nairas sur son compte. L'argent a transité par la Kaduna State Enterprises Development Agency, la KADEDA. Officiellement, il doit servir à acheter des outils, à constituer un fonds de roulement, à payer l'enregistrement professionnel ou le transport vers un emploi.

Voilà le fait. Maintenant, le chiffre qui le rend lisible.

Ce que le Nigeria achète ailleurs

Le pays forme trop peu. Le déficit annuel de la construction est estimé à environ 200 000 travailleurs qualifiés ; pour résorber un déficit de logements de plus de 20 millions en vingt ans, il faudrait former près d'un million d'artisans par an. En attendant, le Nigeria importe. Environ 1,5 million d'artisans expérimentés — carreleurs, plombiers, maçons, installateurs de plafonds — viennent chaque année d'autres pays d'Afrique de l'Ouest, principalement du Bénin, du Togo et du Ghana. Ce flux sort du pays une estimation de 4,5 milliards de dollars par an. Et les chantiers prennent trois à six mois de retard faute de main-d'œuvre qualifiée.

Autrement dit : le Nigeria paie des salaires à des étrangers, en devises qu'il doit d'abord gagner, pour construire des bâtiments qui prennent du retard. Le programme SUPA du gouvernement fédéral, piloté par l'Industrial Training Fund, vise à inverser la logique en certifiant des centaines de milliers d'artisans par an à un standard international. Kaduna en est une déclinaison locale, avec un ajout que le fédéral ne prévoit pas : un capital de départ versé directement aux diplômés.

La règle qui produit le comportement

La mécanique est simple, et c'est ce qui la rend intéressante. Un jeune de 15 à 35 ans sans emploi, sans école, sans formation — le gouvernement de Kaduna appelle cela le statut NEET — n'a aucune raison économique d'entrer dans un métier manuel : les politiques éducatives ont privilégié le diplôme académique, les écoles de métiers existantes sont sous-équipées et leurs enseignants mal payés. Le vieux marché Panteka, à Kaduna, abrite environ 40 000 artisans et apprentis, l'un des plus grands clusters d'Afrique — mais l'apprentissage s'y fait sur le tas, sans certification reconnue.

Le programme change deux variables à la fois. Il certifie — un niveau II du National Skills Qualification, qui rend le diplômé lisible pour une entreprise formelle. Et il paie, non pas l'école, mais la sortie de l'école : 200 000 nairas pour acheter l'outillage que le jeune n'a pas. C'est la différence entre promettre un métier et financer son exercice. Le gouverneur a accompagné le versement d'une mise en garde : ne dilapidez pas cet argent, il engage votre avenir.

L'État a aussi annoncé prendre contact avec des entreprises privées pour organiser embauche directe, apprentissages, stages, mentorat et sous-traitance. C'est là que se jouera la suite. Un artisan certifié sans carnet de commandes retourne au secteur informel, et les 200 000 nairas deviennent un fonds de trésorerie pour un chantier qui n'arrive pas.

Le change, toujours

Il faut regarder les montants pour ce qu'ils sont. 200 000 nairas, au taux officiel, représentent une somme qui couvre à peine un outillage de base pour un métier comme carreleur ou installateur de plafonds — la valeur en dollars de ce montant a fondu avec la dépréciation du naira. Le chiffre de 4,5 milliards de dollars de sorties annuelles, lui, est libellé en dollars : il inclut le coût des salaires versés, mais aussi, probablement, les transferts que ces artisans effectuent vers leurs pays d'origine. C'est une fuite de devises dans un pays qui en manque structurellement.

La comparaison est donc brutale : l'État de Kaduna investit 810 millions de nairas dans sa première cohorte pour tenter de retenir une fraction de ce que le pays perd en devises fortes. Ce n'est pas la même monnaie, ni le même ordre de grandeur. C'est un signal, pas une solution.

Ce que le programme devra rendre

Uba Sani l'a dit lui-même : le succès se mesurera à l'emploi créé, aux entreprises établies, aux revenus améliorés, aux contrats décrochés et aux communautés transformées. Pas au nombre de diplômés. La promesse est donc vérifiable, et elle est exigeante. 4 050 artisans, c'est une goutte dans un besoin d'un million par an. Mais c'est une goutte qui a un nom, un certificat et un compte en banque.

Reste une question que la documentation ne tranche pas. Le programme forme des artisans pour remplacer une main-d'œuvre étrangère — mais cette main-d'œuvre étrangère est celle qui construit aujourd'hui. Si Kaduna réussit, ce ne sont pas seulement des devises qui rentrent : c'est un marché du travail ouest-africain qui se referme, pays par pays, à mesure que chaque État forme les siens. Le Nigeria, premier marché d'Afrique de l'Ouest, donne le ton. Les carreleurs de Cotonou et de Lomé, eux, n'ont pas encore reçu leurs 200 000 nairas.

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