Ghana-Nigeria : 28 arrestations, 11 M$ gelés, 0 $ rendu aux victimes
Vingt-huit interpellations, 3,7 millions de comptes supprimés, 11 millions de dollars identifiés comme gelables. Derrière le communiqué triomphal de l'opération menée du 6 au 9 octobre, une comptabilité que personne ne peut encore boucler : celle de l'argent réellement récupéré.

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Le chiffre qu'il faut lire deux fois
Onze millions de dollars. C'est le montant que les autorités ont inscrit dans le bilan de l'opération menée du 6 au 9 octobre au Ghana et au Nigeria. Sauf que ce chiffre ne désigne pas de l'argent saisi. Il désigne des actifs « identifiés comme potentiellement susceptibles d'être gelés ». La nuance n'est pas juridique, elle est comptable : entre identifier un portefeuille et le vider au profit des victimes, il y a un gouffre que l'opération n'a pas franchi.
Les mêmes autorités annoncent des saisies de cryptomonnaies sans en donner la valeur, sans préciser quels actifs, sans dire ce qui pourra être recouvré. Le Département de la Justice américain, qui a coordonné l'effort, parle de la première perturbation concertée visant spécifiquement les réseaux d'arnaques ouest-africains. C'est exact. C'est aussi une manière élégante de dire que jusqu'ici, on regardait ailleurs.
Ce que le communiqué ne dit pas
Reprenons les chiffres un par un, parce qu'ils ne s'additionnent pas — et c'est précisément là que se logent les questions.
À Sasaabi, près d'Accra, 19 arrestations et 303 appareils électroniques saisis. Les enquêteurs y ont trouvé 117 victimes de traite en attente de rapatriement vers le Nigeria, et 89 victimes d'arnaques en ligne dont les pertes déclarées atteignent environ 8,3 millions de dollars. Dans l'État du Delta, au Nigeria, neuf interpellations et 53 appareils : six ordinateurs portables, 35 téléphones, 12 routeurs.
Trois nombres coexistent donc : 8,3 millions de pertes déclarées par les victimes, 11 millions d'actifs potentiellement gelables, et des cryptomonnaies saisies dont on ignore la valeur. Aucun de ces trois chiffres ne mesure la même chose. Les additionner pour annoncer un « coup de filet à 19 millions » serait une faute — et c'est exactement le genre de faute qu'un communiqué bien tourné laisse commettre.
Le côté plateformes ajoute sa propre couche. Meta indique avoir supprimé plus de 3,7 millions de comptes, pages et groupes Facebook et Instagram liés à ces activités, visant majoritairement des utilisateurs américains et britanniques. Coinbase affirme avoir identifié plus de 65 victimes actives et « empêché » plus de 415 000 dollars de pertes supplémentaires. Empêché, pas récupéré. La différence, encore.
Le mécanisme : qui paie, qui encaisse, qui décide
Voilà comment l'argent circule réellement dans cette affaire, et pourquoi la coopération annoncée ne le rend pas magiquement récupérable.
Les escrocs recrutent par les réseaux sociaux — d'où les 3,7 millions de comptes. Ils convertissent les fonds en cryptomonnaies, qui ont cette propriété remarquable d'être traçables à l'infini sur la blockchain mais pas nécessairement saisissables. Pour encaisser en monnaie utilisable, il faut passer par une plateforme d'échange soumise à des obligations de conformité. C'est le point de friction. C'est là que Coinbase, Binance, Chainalysis, Elliptic et TRM Labs interviennent : ils cartographient les adresses, relient les flux aux sites frauduleux, et signalent les comptes suspects.
Mais une fois les fonds passés par des intermédiaires, convertis en d'autres actifs ou déplacés hors de portée des plateformes coopérantes, la traçabilité ne vaut plus rien. Identifier un flux n'établit pas que l'actif est encore accessible, ni qu'un juge pourra le geler, ni qu'une victime le reverra. Traçage, gel, saisie, indemnisation : quatre étapes distinctes qu'un seul communiqué peut faire passer pour une.
Et il y a le versant humain, que les chiffres écrasent. Les 117 personnes trouvées à Sasaabi ne sont pas des suspects : ce sont des victimes de traite, en attente de rapatriement. Certaines personnes arrêtées lors de raids antérieurs ont ensuite été reclassées comme victimes possibles, contraintes de participer. Cette distinction est essentielle pour les enquêteurs — séparer les organisateurs des exécutants forcés — mais elle complique le récit. Un réseau qui exploite des travailleurs traffiqués n'est pas seulement une bande de fraudeurs : c'est une économie de la contrainte, avec ses contremaîtres et ses captifs.
La règle qui produit le comportement
Pourquoi les exchanges coopèrent-ils si volontiers ? Parce que la conformité est devenue leur licence d'exploiter. Un Coinbase qui collabore avec le DOJ sécurise sa position réglementaire aux États-Unis ; un Binance, qui a payé cher ses démêlés passés avec la justice américaine, a tout intérêt à figurer dans le camp des coopérants. La coopération n'est pas de la philanthropie : c'est un investissement en réputation réglementaire, dans un secteur où l'accès au dollar américain dépend du bon vouloir de Washington.
Cela produit un résultat paradoxal. L'opération est présentée comme une victoire contre la fraude en Afrique de l'Ouest, mais ses moyens — plateformes américaines, agence britannique, justice américaine — sont étrangers au terrain où les arrestations ont eu lieu. Le Ghana et le Nigeria fournissent les corps et les mandats ; les États-Unis et le Royaume-Uni fournissent le renseignement et le cadre. C'est une division du travail qui dit beaucoup sur qui détient réellement l'infrastructure financière mondiale.
Le déplacement
Reste une question que le communiqué laisse ouverte, et qui n'est pas rhétorique : si l'opération a supprimé 3,7 millions de comptes et arrêté 28 personnes, combien de réseaux identiques continuent de tourner, avec les mêmes outils, sur les mêmes plateformes, ce matin ? Les pertes déclarées aux États-Unis pour les seules arnaques à l'investissement en cryptomonnaies atteignent 7,2 milliards de dollars en 2025, en hausse de 24 % sur un an. Le crime s'industrialise plus vite que la coopération ne se structure.
Et pendant que les autorités comptabilisent des actifs « potentiellement gelables », il y a les 117 personnes à Sasaabi qui attendent un billet de retour vers le Nigeria. Personne n'a encore annoncé qui paierait.
