Aller au contenu principal
Live
AnalysesAfriqueAfrique

Déchets électroniques : les 60 M$ de la BAD paient des règles, pas des usines

Neuf pays, 60 millions de dollars, quatre agences onusiennes et une banque : le programme GEM veut verdir la filière électronique africaine. Mais l'argent ne part pas vers les recycleurs — il part vers les ministères. Et c'est là que se joue la vraie affaire.

5 min de lectureMis à jour il y a 5 j
Electrical and electronic waste in Cluj-Napoca 2
Crédit image : Photo : Umbrela Verde — BY 2.0 (Openverse)
Dans cet article
  1. La thèse
  2. Qui décide, qui paie, qui encaisse
  3. Le détail que personne ne regarde
  4. Le change, encore
  5. Ce qui reste ouvert

62 millions de tonnes. C'est le volume de déchets électroniques produits dans le monde en 2022, selon les chiffres que le programme GEM reprend à son compte. Sur ce total, 22,3 % seulement ont été collectés et recyclés dans des conditions acceptables. Le reste — 48 millions de tonnes — finit en décharge, dans un incinérateur sauvage ou dans la cour d'un atelier de récupération. Voilà pour le problème.

La réponse s'appelle Global Electronics Management, GEM pour les intimes. 60 millions de dollars, soit 7,79 milliards de shillings kényans, pilotés par la Banque africaine de développement avec l'ONUDI, le PNUD et le PNUE, et payés par le Fonds pour l'environnement mondial. Neuf pays de phase un : Botswana, Djibouti, Eswatini, Éthiopie, Lesotho, Mozambique, Namibie, Somalie, Afrique du Sud.

La thèse

Ce programme ne finance pas le recyclage. Il finance la fabrique des règles qui rendront le recyclage rentable — pour ceux qui sauront s'y conformer. Autrement dit : la BAD achète de la réglementation, et ce sont les cabinets de conseil, les certificateurs et les premiers industriels alignés qui encaisseront en premier.

Regardez la liste des activités prévues. Les gouvernements « recevront un appui pour développer des politiques et des réglementations qui attirent l'investissement dans les entreprises d'électronique circulaire ». Une plateforme de connaissances GEM sera créée pour partager l'expertise technique. L'extension de la durée de vie des produits par la réparation et le réemploi est citée. L'amélioration des systèmes de collecte aussi. Nulle part il n'est question de construire une usine de traitement de circuits imprimés, ni de financer un réseau de collecte municipal.

Ce n'est pas un défaut de conception. C'est le modèle.

Qui décide, qui paie, qui encaisse

Le montage est classique dans l'aide au développement : un bailleur environnemental (le Fonds pour l'environnement mondial) confie l'argent à une banque de développement régionale (la BAD), qui le fait exécuter par des agences techniques onusiennes (ONUDI, PNUD, PNUE). Chacun prélève sa part de gestion. Le reliquat finance des ateliers, des consultations juridiques, des formations de fonctionnaires, des études de marché.

Smail Alhilali, directeur de la division Économie circulaire et industrie verte à l'ONUDI, le formule sans détour : il faut une « action systémique qui unisse les pays, l'industrie, la finance et la technologie pour ancrer la circularité dans toute la chaîne de valeur électronique ». Henriette Christensen, spécialiste TIC senior à la BAD, ajoute que GEM permet d'« aligner la transformation numérique avec la durabilité environnementale en Afrique ». Traduction : on ne traite pas les déchets, on traite les cadres légaux qui autoriseront quelqu'un d'autre à les traiter.

C'est là que le lecteur doit regarder ses propres poubelles. Un téléphone hors d'usage contient de l'or, du cuivre, du cobalt, du tantale. Ces métaux valent cher. Mais les extraire d'un appareil mort coûte plus cher que de les extraire d'une mine — sauf si une règle vous garantit un approvisionnement gratuit ou quasi gratuit en déchets. Cette règle, c'est la responsabilité élargie du producteur, ou REP : le principe selon lequel celui qui met un produit sur le marché paie pour sa fin de vie. Une fois la REP votée, les importateurs et les assembleurs doivent financer une filière de collecte. Et cette filière a besoin d'opérateurs agréés.

Voilà ce que les 60 millions achètent vraiment : la mise en place du cadre qui créera un marché de l'agrément. Les premiers à obtenir une licence de collecte ou de traitement dans chacun des neuf pays auront un quasi-monopole de fait, le temps que les autres se mettent en conformité.

Le détail que personne ne regarde

La liste des neuf pays mérite qu'on s'y arrête. Six sont des petits marchés — Eswatini, Lesotho, Djibouti, Botswana, Namibie, Somalie. Trois sont des poids lourds : Éthiopie, Afrique du Sud, Mozambique. Pourquoi commencer par les petits ?

Parce qu'un petit marché est plus facile à réglementer. Un cadre juridique e-waste se rédige en six mois à Maseru ou à Gaborone. Il se négocie pendant des années à Lagos ou à Nairobi, où les importateurs de produits électroniques d'occasion pèsent lourd sur l'économie populaire. Les petits pays servent de laboratoire normatif : on y teste un texte, on le corrige, on le présente ensuite comme un standard régional éprouvé. C'est ainsi que se fabrique une harmonisation.

L'Afrique du Sud, elle, est là pour une autre raison : elle possède déjà une industrie de recyclage électronique structurée et un cadre REP. Elle sert de vitrine et de fournisseur de compétences. Les autres pays achèteront le modèle sud-africain — ou le copieront.

Le change, encore

Les 60 millions de dollars sont annoncés en shillings kényans par le média qui a relayé l'information, alors que le Kenya ne figure pas parmi les neuf pays de phase un. C'est un détail révélateur : le montant est converti pour un lecteur kényan qui n'est pas directement concerné. Dans les neuf pays bénéficiaires, la même somme ne pèsera pas pareil. En Éthiopie, où le birr a été dévalué et où le contrôle des changes limite les importations d'équipements, un financement en devises vaut plus qu'en monnaie locale. En Afrique du Sud, où le rand flotte, l'effet est inverse. Un programme régional qui ignore ces écarts finance des ateliers identiques dans des économies qui ne le sont pas.

Ce qui reste ouvert

La question n'est pas de savoir si GEM est une bonne idée. 48 millions de tonnes de déchets mal traités, c'est un problème sanitaire avant d'être un problème industriel : les fumées de PVC brûlé et le plomb des soudures tuent des gens qui trient à la main, souvent des femmes, souvent dans des quartiers informels.

La question est de savoir qui paiera la facture quand les règles seront écrites. Si la REP arrive sans mécanisme de contrôle des prix, le coût de la collecte sera répercuté sur le prix du téléphone neuf — donc sur l'acheteur final, dans des marchés où le neuf est déjà hors de portée et où l'occasion règne. Le risque n'est pas que le programme échoue. Le risque est qu'il réussisse trop bien : qu'il rende l'électronique légale plus chère et l'informel plus attractif encore.

Une chose est sûre : dans cinq ans, les neuf pays auront des textes. Reste à voir s'ils auront des usines.

Maillage