DigiPay : la néobanque africaine qui n'a jamais levé un dollar
Gachlem Ngassaki-Zoni veut faire de DigiPay une néobanque panafricaine. Mais derrière les 250 millions de dollars de flux revendiqués en RDC, aucun investisseur n'apparaît : le modèle tient sur les frais de transfert et la bonne volonté d'Airtel, M-Pesa et Orange Money.

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Le chiffre qui manque
Le 22 avril 2026, Forbes Afrique publie un portrait de DigiPay Group. On y lit que la société traite, en République démocratique du Congo, plus de 200 000 transactions par mois, pour un volume annuel estimé à 250 millions de dollars, soit environ 12,5 % du marché congolais des transferts. On y lit aussi que l'application DigiTransfer, lancée en mars 2026, finalise un envoi depuis l'Europe en moins de dix secondes. On n'y lit aucun montant de levée de fonds. Pas un tour, pas un investisseur, pas une valorisation.
Ce n'est pas un oubli de rédaction. C'est le fait central : DigiPay, créée en 2020 à Brazzaville, n'a pas levé d'argent auprès de fonds de capital-risque, du moins rien ne l'indique dans les documents disponibles. Elle se développe sur ses propres flux. Voilà qui tranche avec la litanie des annonces de financement qui structurent l'actualité fintech africaine.
La mécanique : des frais, pas des capitaux
Comment une société sans levée de fonds peut-elle revendiquer 250 millions de dollars de flux annuels en RDC ? Parce qu'elle ne porte pas ces flux. Elle les route.
DigiPay ne détient pas les comptes mobiles. Ce sont Airtel Money, M-Pesa et Orange Money qui les tiennent. DigiPay ne détient pas non plus les comptes bancaires. Elle s'interconnecte. Son rôle : prendre un euro envoyé depuis Paris, le convertir, et le faire atterrir en francs congolais ou en francs CFA sur un portefeuille mobile. Elle prélève une commission sur le passage. Plus le volume est élevé, plus la commission engendre de revenus, sans qu'un dollar de capital propre soit nécessaire pour financer l'opération.
C'est une activité de péage, pas de bilan. Une néobanque, au sens où Revolut ou N26 le sont, porte des dépôts, gère un risque de crédit, immobilise des fonds propres. DigiPay, telle que décrite, ne fait rien de tout cela. Elle loue l'infrastructure des autres et vend un service par-dessus. Le mot « néobanque » dans la bouche de son fondateur est un objectif, pas une description. L'entreprise indique viser ce statut ; elle ne l'a pas atteint.
Le vrai risque : l'opérateur peut couper le robinet
Cette architecture a une conséquence que les portraits enthousiastes passent sous silence. DigiPay dépend entièrement du bon vouloir des opérateurs télécoms et des banques partenaires. Si Airtel décide de bloquer les transferts internationaux sur son réseau, ou d'augmenter ses tarifs d'interconnexion, ou de lancer son propre service concurrent, DigiPay perd son canal. Elle n'a aucun recours. Elle n'a pas de licence bancaire propre, pas de réseau propre, pas de clientèle captive.
C'est le talon d'Achille de toute la fintech africaine dite « asset-light ». Les valorisations se construisent sur des volumes, mais les volumes reposent sur des accords commerciaux révocables. Un opérateur peut, en une décision unilatérale, transformer une société qui traite 200 000 transactions par mois en coquille vide. Les dirigeants de DigiPay le savent : leur expansion vers la Côte d'Ivoire et le Canada, annoncée pour 2026, vise précisément à diversifier les couloirs et donc les dépendances.
Le flou des chiffres
Il faut s'arrêter sur la nature des données disponibles. Les 250 millions de dollars de volume annuel en RDC proviennent de Forbes Afrique, qui les rapporte sans indiquer de source auditable. Un contenu sponsorisé du même magazine, publié en février 2025, évoquait 70 millions de dollars de flux traités en 2024 pour l'ensemble de l'activité, avec un objectif de triplement en 2025. Les deux séries ne sont pas comparables : l'une couvre la RDC seule, l'autre l'ensemble du groupe, et les dates de création divergent (2018 dans un document, 2020 dans l'autre).
Cette accumulation de chiffres non recoupés n'est pas anodine. Dans les paiements, le volume brut traité est l'indicateur le plus facile à gonfler et le moins contrôlable de l'extérieur. Il inclut des transferts qui peuvent être annulés, des allers-retours, des opérations entre comptes d'une même personne. Une société qui veut convaincre des partenaires ou des régulateurs a tout intérêt à afficher un volume élevé. Sans audit, le chiffre est un argument commercial, pas une donnée financière.
Ce que la diaspora paie vraiment
Replaçons-nous du côté de l'utilisateur. Un Congolais de Paris envoie 200 euros à sa famille à Kinshasa. DigiTransfer promet moins de dix secondes. Mais le coût réel ne se limite pas à la commission affichée : il inclut le taux de change appliqué, souvent opaque, et les frais prélevés par l'opérateur mobile à l'arrivée. Dans un pays où le franc congolais a perdu une large part de sa valeur ces dernières années, le taux de conversion est le vrai poste de dépense. Une fintech qui ne communique pas sur son taux de change réel, seulement sur sa vitesse, vend une promesse partielle.
Le marché est immense : la diaspora congolaise, camerounaise, ivoirienne envoie chaque année des milliards d'euros vers l'Afrique centrale et de l'Ouest. Les opérateurs historiques de transfert d'argent prélèvent des frais élevés. Une solution locale, rapide et moins chère, a un boulevard devant elle. Mais le boulevard est encombré : Wave au Sénégal, M-Pesa au Kenya, et les opérateurs télécoms eux-mêmes descendent sur ce terrain.
La question qui reste
DigiPay réussira-t-elle à devenir une néobanque sans capital-risque ? C'est la vraie question, et elle n'est pas rhétorique. Le modèle du péage peut financer une croissance lente et rentable, à l'abri des attentes démesurées des fonds. Il peut aussi plafonner brutalement dès que les opérateurs décideront de reprendre la main sur la rente du transfert international.
Une chose est sûre : tant que DigiPay n'aura pas publié de comptes audités ni levé un tour auprès d'investisseurs identifiables, les 250 millions de dollars de flux resteront une déclaration. Pas une preuve. Et dans les paiements, la différence entre une déclaration et une preuve, c'est exactement ce qui sépare une néobanque d'une application de transfert.