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Côte d'Ivoire : 900 000 unités de compte pour apprendre aux FinTech à prêter

Abidjan a ouvert le 6 octobre 2026 un projet d'accompagnement du secteur FinTech, doté de près de 900 000 unités de compte dans le cadre du Paca-CI financé par la BAD. Mais dans un pays où le crédit privé plafonne à 22,7 % du PIB, l'argent paiera des consultants, pas des prêts.

6 min de lectureMis à jour il y a 2 j
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Dans cet article
  1. Un atelier, un cabinet, une enveloppe
  2. La thèse : l'État finance le conseil, pas le crédit
  3. Ce que les chiffres de la BCEAO disent vraiment
  4. Le mécanisme : qui paie, qui encaisse, qui décide
  5. Ce que le mobile change, et ce qu'il ne change pas
  6. Le déplacement : le régulateur, pas le consultant

Un atelier, un cabinet, une enveloppe

Le 6 octobre 2026, au ministère de l'Économie, des Finances et du Budget à Abidjan, un atelier a ouvert le projet d'accompagnement du secteur des FinTech. Le cabinet retenu, le Bureau d'études de développement électronique et technologique, doit y présenter sa méthodologie et son chronogramme. Voilà pour la scène. Ce qui compte est derrière : le programme Paca-CI, qui porte le projet, est doté de 10 milliards d'unités de compte, et les trois projets de l'Apif liés à l'inclusion financière — transformation digitale, éducation financière numérique, accompagnement des FinTech — représentent ensemble près de 900 000 unités de compte.

L'unité de compte est l'instrument de compte de la Banque africaine de développement. La documentation fournie ne donne pas la conversion retenue par le programme, et aucun document ne précise la part exacte revenant au seul volet FinTech. On sait donc une chose : sur 10 milliards d'unités de compte réparties entre 32 projets, moins d'un dixième de pour cent va aux trois projets d'inclusion financière de l'Apif. Pour un pays dont le PIB atteint 99,8 milliards de dollars (Banque mondiale, 2025), c'est une ligne budgétaire, pas un plan de sauvetage.

La thèse : l'État finance le conseil, pas le crédit

Le gouvernement ivoirien veut faire passer les FinTech d'un rôle de paiement à un rôle de financement. Mais le dispositif qu'il déploie est un dispositif d'assistance technique : renforcement des capacités, mise en conformité, méthodologie, chronogramme. Autrement dit, l'État paie des consultants pour apprendre aux FinTech à prêter, dans un pays où le crédit au secteur privé ne représente que 22,7 % du PIB (Banque mondiale, 2025). Le problème que le programme prétend résoudre — l'accès au financement — n'est pas d'abord un problème de compétence des entrepreneurs. C'est un problème de bilan bancaire.

Ce que les chiffres de la BCEAO disent vraiment

Les données citées lors de l'atelier sont impressionnantes. Selon la BCEAO, le nombre de points de services de monnaie électronique est passé de 574 en 2019 à 1 325 en 2024. Le taux d'utilisation des services de monnaie électronique a grimpé de 61 % à 84,2 % sur la même période. Le taux de bancarisation stricte est passé de 19,1 % à 33,6 %, et le taux élargi, microfinance incluse, de 30,8 % à 46,2 %. La Banque mondiale, citée dans le discours ministériel, situe l'inclusion financière à 58 % en 2024, contre 41 % en 2017.

Ces chiffres mesurent une chose : l'accès. Ils ne mesurent pas l'usage du crédit. Le taux de bancarisation stricte de 33,6 % signifie qu'un adulte sur trois possède un compte dans une banque. Le taux élargi de 46,2 % signifie qu'un adulte sur deux environ est touché, si l'on ajoute la microfinance. La Banque mondiale donne un autre chiffre — 57,6 % des adultes titulaires d'un compte en 2024 — mais la documentation ne précise pas la définition retenue de part et d'autre. On ne peut donc pas dire si les deux mesures se contredisent ou mesurent des choses différentes : elles ne sont pas comparables en l'état.

Le vrai indicateur est ailleurs : le crédit intérieur au secteur privé représente 22,7 % du PIB (Banque mondiale, 2025). Ce niveau dit une chose simple : il y a très peu de crédit dans l'économie ivoirienne. Les FinTech peuvent ouvrir des comptes, faciliter des transferts, réduire des frictions. Elles ne peuvent pas créer de l'épargne longue ni se substituer à un système bancaire qui prête peu.

Le mécanisme : qui paie, qui encaisse, qui décide

Le programme Paca-CI est financé par la Banque africaine de développement et exécuté par l'État ivoirien. Il compte 32 projets, dont trois portés par l'Apif pour l'inclusion financière. Le cabinet retenu est payé pour produire une méthodologie et un chronogramme. Les FinTech bénéficiaires, elles, recevront de la formation, un accompagnement à la conformité, et selon le ministère un meilleur accès aux infrastructures. Aucun document fourni ne dit qu'elles recevront de l'argent pour prêter, ni qu'une banque ou un fonds sera mobilisé pour cofinancer des crédits.

C'est le point aveugle du dispositif. Le gouvernement diagnostique lui-même que les solutions FinTech « demeurent principalement concentrées sur les paiements et les transferts d'argent » et que le secteur doit relever des défis d'« accès au financement ». Mais le projet d'accompagnement, tel qu'il est décrit, agit sur l'offre de compétences, pas sur l'offre de capitaux. Former des entrepreneurs à la conformité réglementaire ne desserre pas les conditions de crédit des banques commerciales.

Ce que le mobile change, et ce qu'il ne change pas

La Côte d'Ivoire compte 183,9 abonnements mobiles pour 100 habitants (Banque mondiale, 2024), soit près de deux cartes SIM par habitant. Le pays a donc l'infrastructure de base pour des services financiers numériques. Ce n'est pas un détail : dans beaucoup de pays africains, c'est le mobile qui a fait sauter le verrou de l'accès. Mais l'accès n'est pas le crédit. Un compte mobile money qui reçoit un salaire et paie des factures — pour prendre une image — ne dit rien de la capacité du système à financer une PME qui veut acheter un camion ou une machine.

Les FinTech ivoiriennes sont aujourd'hui des tuyaux de paiement. Pour devenir des prêteurs, il leur faut soit un bilan — donc des capitaux propres ou de la dette —, soit un partenariat avec une banque qui accepte de porter le risque. Aucun document fourni ne mentionne que le programme prévoit l'un ou l'autre. Il prévoit de la formation et de la conformité.

Le déplacement : le régulateur, pas le consultant

Le taux d'inclusion financière de 58 % en 2024 est un progrès réel. Mais il masque une réalité plus dure : l'essentiel de cette inclusion passe par des comptes qui stockent peu et prêtent encore moins. Le ratio de crédit au secteur privé, à 22,7 % du PIB en 2025, dit le niveau, pas la trajectoire — la documentation ne fournit pas de série antérieure pour ce ratio.

Si l'objectif est de faire des FinTech des acteurs du financement, la question n'est pas de savoir combien de comptes elles ouvrent, mais à quel taux elles prêtent et sur quelle durée. Et cette réponse dépend moins des compétences des entrepreneurs que du cadre réglementaire et des fonds propres disponibles dans le système. Les 900 000 unités de compte, réparties sur trois projets dont un seul concerne les FinTech, ne financeront pas un tour de table de croissance : à supposer qu'elles y soient entièrement consacrées, elles restent une enveloppe d'assistance technique. Le gouvernement le sait : il écrit lui-même que « la pérennité de l'écosystème ne peut reposer sur la seule capacité d'innovation des entreprises ».

Reste une question que la documentation laisse entière : si les FinTech doivent prêter, qui portera le risque — une banque commerciale, un fonds de garantie, ou le régulateur via des règles prudentielles adaptées ? Tant que ce rôle n'est attribué à personne, l'atelier d'Abidjan formera des prêteurs sans bilan.

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