FuriosaAI : 2,9 Md$ et un refus de 800 M$ qui tient à TSMC
FuriosaAI a refusé une offre de Meta autour de 800 M$ et vaut aujourd'hui 2,9 Md$. Mais son décollage ne se mesure pas à ses benchmarks face à Nvidia : il se mesure aux 20 000 accélérateurs que TSMC doit lui livrer cette année, dans un marché où la mémoire HBM est déjà vendue pour l'essentiel jusqu'en 2029.
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Un refus qui vaut aujourd'hui 2,9 milliards
En mars 2025, June Paik, fondateur de FuriosaAI, a dit non à Meta. L'offre tournait autour de 800 millions de dollars, et le désaccord portait, rapportait-on alors, sur la direction et l'organisation après rachat, pas sur le prix. Le 28 octobre 2026, la startup de Séoul boucle un tour de table de 620 millions de dollars qui porte sa valorisation à 2,9 milliards — contre 735 millions lors du tour précédent. Le fonds public coréen National Growth Fund y met 280 millions, soit le plus gros chèque du tour ; Infinitum Partners mène l'opération et en est le plus gros investisseur international. On retrouve Jericho Capital, Worldline Capital, QUDA Capital à Singapour, NeoFort Holding à Abou Dhabi et Cisco Investments, ainsi que Naver, Kakao Investment et la Korea Development Bank, déjà présents.
La lecture évidente est celle d'un pari sur l'alternative à Nvidia. Elle est incomplète. Ce que les investisseurs achètent à ce prix, c'est une position dans une chaîne d'approvisionnement où la ressource rare n'est plus le calcul, mais la capacité de fabrication.
Le produit : une puce d'inférence, pas d'entraînement
FuriosaAI conçoit des NPU — des processeurs dédiés au réseau de neurones — pour l'inférence, c'est-à-dire le moment où un modèle déjà entraîné répond à des requêtes. La distinction n'est pas cosmétique. L'entraînement réclame de la puissance brute ; l'inférence réclame de servir des milliers de requêtes simultanées à bas coût, ce qui est un problème de conception différent, et que les GPU de Nvidia n'ont pas été dessinés pour résoudre à l'origine.
La puce s'appelle RNGD, prononcé « Renegade ». Elle embarque environ 40 milliards de transistors gravés en 5 nanomètres par TSMC, associés à la mémoire HBM3 de SK Hynix. Chaque unité délivre environ 512 téraflops et 1,5 téraoctet par seconde de bande passante mémoire. La société affirme que RNGD supporte jusqu'à 7,4 fois plus d'utilisateurs simultanés que la RTX Pro 6000 de Nvidia à puissance égale, et que, testée sur les modèles EXAONE de LG AI Research, elle offre 2,25 fois plus de performance d'inférence par watt que le système GPU comparé. Ce sont des chiffres avancés par l'entreprise, sur un banc d'essai qu'elle choisit — à prendre comme tels.
Le vrai goulot : 20 000 puces cette année
La production de masse a démarré en janvier. TSMC doit fabriquer 20 000 accélérateurs RNGD cette année, et l'objectif dépasse les 40 000 en 2027. Voilà le chiffre qui compte, bien plus que les 2,9 milliards. Nvidia domine le marché des centres de données d'IA ; vingt mille puces ne font pas un rival, elles font une ligne de production crédible. C'est déjà beaucoup.
Car la contrainte s'est déplacée. SK Hynix a indiqué en octobre 2026 que sa capacité de DRAM et de HBM était pour l'essentiel vendue jusqu'en 2029, et Micron que l'essentiel de sa capacité 2027 l'était aussi. Toute puce d'IA dépend de cette mémoire. Quand elle est rationnée à ce point, n'importe quelle alternative crédible à la pile GPU de Nvidia devient digne d'un premium — à condition de savoir la fabriquer et la livrer. Le pari de FuriosaAI n'est donc pas technique. Il est industriel : obtenir de TSMC et de SK Hynix des capacités de production que tout le monde se dispute.
Ce que le marché a réellement fait de la promesse
La promesse commerciale, elle, a un début de preuve. En juillet, Samsung SDS a lancé ce qu'il présente comme le premier service cloud NPU par abonnement en Corée, fonctionnant entièrement sur des puces RNGD dans Samsung Cloud Platform. FuriosaAI a par ailleurs installé ses accélérateurs dans le centre de données Equinix de Lisbonne, son premier déploiement commercial en Europe. Samsung SDS, LG Group et la startup coréenne Upstage ont adopté la puce.
Reste à savoir combien cela pèse. Aucun document ne dit combien de RNGD ont été effectivement déployées chez ces clients, ni quel chiffre d'affaires cela représente. On connaît la capacité de production, pas la demande solvable. C'est l'angle mort de toute l'histoire : une puce existe, elle est produite, elle est installée — on ignore si elle se vend en volume.
L'incitation derrière le tour de table
Pourquoi le National Growth Fund coréen met-il 280 millions, soit le plus gros chèque du tour ? Le mandat de ce fonds public n'est pas documenté, et aucun document ne dit pourquoi il investit. Mais sa taille en fait un investisseur qui ne cherche pas seulement un rendement : la liste des participants se lit, écrit la source, comme un pari sur l'indépendance de la Corée en matière de puces. Le pays héberge SK Hynix, qui fournit la HBM3 du RNGD, et Samsung, présent parmi les clients via Samsung SDS. Sécuriser un débouché national pour cette mémoire est une hypothèse raisonnable — mais elle reste une hypothèse, pas un fait documenté.
Côté investisseurs internationaux, l'incitation est plus simple : chercher une exposition à l'alternative-Nvidia sans avoir à choisir laquelle des startups concurrentes survivra. FuriosaAI a refusé un rachat, elle a une puce en production, et elle prépare une troisième génération avec Broadcom sur mémoire HBM4. Morgan Stanley et Mirae Asset Securities ont conseillé le tour, et une introduction en Bourse est rapportée comme envisagée dès 2027.
Ce qui reste ouvert
La question n'est pas de savoir si RNGD est meilleure que les GPU de Nvidia — les chiffres avancés sont invérifiables indépendamment. La question est de savoir si FuriosaAI obtiendra de TSMC, en 2027, les 40 000 puces promises, et si Broadcom livrera la troisième génération à temps. Car la mémoire HBM vendue pour l'essentiel jusqu'en 2029 le sera pour tous les concepteurs de puces d'IA, FuriosaAI comprise : sa capacité à obtenir sa part de cette mémoire est aussi décisive que sa capacité à obtenir des wafers. Le pari de 2,9 milliards tient à un fil : la capacité de fonderie et d'approvisionnement. Si elle se matérialise, FuriosaAI devient un acteur. Si elle glisse, la valorisation d'octobre 2026 deviendra un précédent de plus — celui d'un refus de 800 millions dont on saura alors s'il a coûté ou rapporté.