mPharma lâche ses pharmacies pour les franchiser : la leçon ghanéenne
Après avoir racheté des chaînes au Kenya, en Ouganda et au Nigeria, mPharma a licencié 150 personnes en 2023 et cédé la direction à un non-fondateur en 2025. Son virage vers la franchise au Togo et au Bénin dit une chose simple : posséder une pharmacie, c'est importer le risque de change dans son bilan.

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En septembre 2023, mPharma licencie 150 salariés. Le fondateur et alors directeur général, Gregory Rockson, désigne un coupable : la dévaluation du naira, la monnaie du Nigeria, son plus grand marché. Un an plus tôt, l'entreprise annonçait pourtant avoir porté son réseau nigérian de 224 à plus de 320 établissements après le rachat de la chaîne HealthPlus, et servait, selon ses propres chiffres, plus de 100 000 patients par mois. Entre les deux communiqués, il n'y a pas de faute de gestion spectaculaire. Il y a une monnaie qui bouge, et un modèle qui la prend de plein fouet.
Le médicament n'est pas rare, l'argent pour l'acheter l'est
Le Bureau régional de l'OMS pour l'Afrique le rappelait en décembre 2025 : seuls 35 % des médicaments essentiels sont disponibles dans les structures publiques, et 56 % des pays du continent déclarent des pénuries de vaccins, d'antituberculeux et de traitements des maladies non transmissibles. Le diagnostic habituel pointe le manque d'infrastructures. Il rate l'essentiel.
Le problème n'est pas que le médicament n'existe pas. C'est qu'il n'est pas là où le patient arrive, parce que la pharmacie de quartier n'a pas la trésorerie de stocker un produit qui dormira trois semaines sur son étagère. Les commandes sont petites, les grossistes fragmentés, et le résultat est un rayon qui ne correspond pas à l'ordonnance. mPharma a attaqué ce nœud dès 2013 au Ghana : gérer les stocks pour les pharmacies, agréger la demande de plusieurs officines pour acheter en gros, et porter soi-même le risque d'inventaire.
C'est là que le bât blesse. Porter le risque d'inventaire, quand on opère dans une économie qui peut dévaluer de 40 % en quelques mois, ce n'est pas gérer une startup : c'est tenir un bureau de change sans le dire.
Ce que la dévaluation fait à un bilan
Reprenons la mécanique. Une pharmacie achète son stock en devises fortes — les médicaments sont importés — et le revend en monnaie locale. Si le naira perd la moitié de sa valeur entre l'achat et la vente, la marge disparaît, et le stock perd de la valeur à mesure qu'il vieillit. Tant que mPharma se contentait de logiciels et de négociation de volumes, ce risque restait chez le pharmacien. À partir de 2019, il change de camp : rachat de la chaîne kényane Haltons pour environ 5 millions de dollars, 55 % de l'ougandais Vine Pharmacy en 2021, majorité dans HealthPlus en septembre 2022. Chaque acquisition ajoute des murs, des stocks et des salaires au bilan de mPharma.
La levée de 35 millions de dollars en série D en janvier 2022 finance cette expansion. Puis la monnaie se retourne. L'entreprise qui possède ses pharmacies encaisse la dévaluation sur ses propres comptes ; celle qui les franchise la fait encaisser par un tiers. Ce n'est pas une nuance comptable, c'est un transfert de risque — et c'est exactement le mouvement que décrit l'annonce de novembre 2025 : le fonds GIP Ghana, créé par BII, investit pour optimiser les stocks du réseau existant et étendre la franchise QualityRx vers le Togo et le Bénin. L'entreprise qualifie alors cette zone de « environnement d'affaires stable ». Traduction : on va là où la monnaie ne nous trahit pas.
L'État, arbitre silencieux
Il faut mesurer ce que ce virage doit aux décisions publiques. La dévaluation du naira n'est pas un accident météorologique : c'est un choix de politique économique assumé par Abuja en 2023, quand le gouvernement a laissé flotter la monnaie. Une décision souveraine, rationnelle du point de vue des finances publiques, et dévastatrice pour quiconque détient des stocks importés. mPharma n'a pas été battu par un concurrent ; il a été rattrapé par un taux de change.
Le deuxième arbitre est réglementaire. Une pharmacie ne s'ouvre pas comme un magasin de chaussures : il faut une licence, un pharmacien diplômé présent, un agrément par point de vente. En passant de la propriété à la franchise, mPharma déplace une partie de cette contrainte — et de ce coût — vers le franchisé, tout en gardant la main sur l'approvisionnement et le logiciel. C'est le modèle qui a fait la fortune des chaînes de restauration occidentales, appliqué à un produit qui exige un diplôme d'État pour être vendu.
Reste un chiffre qui en dit long : l'entreprise se décrit aujourd'hui comme opérant dans 6 pays, son site officiel en affiche 4, et les articles de 2022 parlaient de 9. Personne ne ment. Simplement, le périmètre dépend de ce qu'on compte — pays avec des pharmacies en propre, pays avec des franchisés, pays avec un simple bureau. Une entreprise qui rétrécit sans le dire explicitement choisit ses mots avec soin.
La franchise est-elle vraiment moins risquée ?
Le 1er septembre 2025, Gregory Rockson a cédé la direction générale à Kwesi Arhin, jusque-là directeur des opérations, et pris la présidence. Premier patron non-fondateur en douze ans. Ce n'est pas anodin : on ne nomme pas un opérationnel à la tête d'une entreprise qui se rêve en conquérante. On le nomme quand il faut tenir la boutique.
La question que ce virage laisse ouverte est plus embarrassante qu'elle n'y paraît. Si la franchise transfère le risque de stock au franchisé, elle transfère aussi sa récompense. Or le franchisé togolais ou béninois affronte les mêmes grossistes fragmentés, la même logistique coûteuse, et une monnaie — le franc CFA — dont l'arrimage à l'euro le protège de l'inflation importée mais pas d'un stock qui ne tourne pas. mPharma gagne-t-il de l'argent sur les volumes qu'il agrège, ou sur des redevances que des pharmaciens indépendants peineront à payer ?
La réponse n'est pas dans les documents publics. Ce qui y est, en revanche, c'est la trajectoire : une entreprise qui a cru qu'on pouvait posséder l'accès au médicament, et qui découvre qu'on ne possède pas impunément un bilan exposé à une monnaie qui flotte. Le médicament arrive désormais par un contrat de franchise. Il reste à savoir si le patient y gagne, ou si l'on a simplement déplacé la pénurie d'un cran.
