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Microcrédit à taux zéro en Tunisie : l'analyse de Saoussen Gharbi

Le décret n° 148-2026 instaure des micro-crédits sans garantie à taux zéro, financés par les banques tunisiennes à hauteur de 8 % de leurs bénéfices nets 2025. Saoussen Gharbi, docteur en finance, en décrypte les effets pour La Presse de Tunisie.

6 min de lectureMis à jour il y a 3 h
Saoussen Gharbi, docteur en finance et professeur universitaire, citée par La Presse.
Dans cet article
  1. Un dispositif adossé aux bénéfices bancaires
  2. La microfinance, un maillage que les banques n'égalent pas
  3. Taux zéro ne signifie pas absence de contrainte
  4. Inclusion, substitution et coût prudentiel

Un dispositif adossé aux bénéfices bancaires

Le décret n° 148-2026 entre en vigueur ce 1er octobre 2026. Il instaure des micro-crédits sans garanties à taux zéro, octroyés par les banques tunisiennes à hauteur de 8 % de leurs bénéfices nets de l'exercice 2025. Pour éclairer les contours de ce mécanisme, Saoussen Gharbi, docteur en finance, enseignante universitaire et spécialiste de la finance d'entreprise et de l'inclusion financière, forte de 22 ans d'expérience dans l'industrie, le commerce international, les télécommunications, les services et les institutions financières, livre son analyse, selon La Presse de Tunisie.

La microfinance, un maillage que les banques n'égalent pas

Le secteur tunisien de la microfinance servait 856.105 clients actifs au 31 décembre 2025, pour un encours de 3.010 MDT (ACM), contre 801.404 clients et 2.562 MDT un an plus tôt. L'encours moyen par client avoisine 3.516 dinars. Le montant moyen décaissé varie selon l'usage : près de 5.468 dinars pour le productif (AGR) et 2.218 dinars pour la consommation (ACV).

L'effet sur l'emploi est double. Directement, le leader du secteur emploie près de 2.000 collaborateurs via 109 agences et 5 guichets mobiles couvrant les 24 gouvernorats. Indirectement, plus de 3 millions de prêts ont été accordés depuis 1995, pour plus de 4 milliards de dinars décaissés, soutenant l'auto-emploi et le micro-entrepreneuriat, notamment chez les femmes et les jeunes.

Le coût du microcrédit reste toutefois structurellement élevé et fortement différencié. Selon la Note n°41 de l'ACM (2e semestre 2025), le microcrédit à la consommation tourne autour de 25 %, tandis que le microcrédit productif — agriculture, artisanat, services, commerce — atteint 30 à 32 %. Le segment qui crée l'activité et l'emploi est donc le plus cher. Les états certifiés du leader (2024) l'expliquent : refinancement coûteux (~11 % sur les ressources empruntées), charges de gestion lourdes (~9 % de l'encours, coefficient d'exploitation ~61 %) et coût du risque inférieur à 1 %. « Le taux élevé traduit donc un coût de structure, non une marge abusive », souligne Saoussen Gharbi.

Côté banques, un placement sûr plus qu'un bénéfice direct

Les institutions de microfinance ne collectent pas de dépôts (décret-loi 2011-117) et se refinancent auprès des banques et sur le marché obligataire. Pour la banque, le prêt à l'institution de microfinance s'effectue à des taux effectifs dépassant 13 % (ACM), sur une contrepartie solide affichant un ratio de solvabilité d'environ 24 %, l'institution portant le risque de terrain. « La banque y obtient un rendement généralement supérieur à celui de ses placements traditionnels, tout en servant à moindre risque une clientèle qu'elle n'atteint pas directement », résume l'universitaire.

Taux zéro ne signifie pas absence de contrainte

Le dispositif ouvre l'accès au financement à des particuliers, des porteurs de microprojets et des entreprises sans garanties. Il est ouvert à toutes les catégories — salariés, fonctionnaires, commerçants, agriculteurs — sans restriction de statut, la tranche de 5.000 dinars visant essentiellement la consommation.

« Ouvert à tous » ne veut pas dire « automatique » : la banque doit évaluer la capacité de remboursement du demandeur. Sur l'investissement, un financement de 10.000 à 25.000 dinars ne finance pas un projet structurant, mais peut lancer une petite activité, acquérir un équipement ou reconstituer un stock. L'effet sur l'emploi sera modeste mais réel. Pour les ménages, ces financements peuvent réduire le recours au découvert bancaire et aux agios. L'effet inflationniste devrait rester limité, l'enveloppe représentant environ 0,1 % du PIB.

Le risque de crédit, principal point de vigilance

L'absence de garantie oblige à changer d'instrument d'analyse, sans dispenser la banque d'apprécier la capacité de remboursement, le niveau d'endettement et la cohérence du financement. La microfinance dispose ici d'une ingénierie d'instruction de terrain : reconstitution du cash-flow réel, contrôle des stocks, vérification des factures, enquêtes de moralité. Le secteur prête sans garantie réelle à plus de 850.000 clients, avec un coût du risque du leader inférieur à 1 % de l'encours dans ses états certifiés. Le portefeuille à risque du secteur, de l'ordre de 2 à 3 %, se retend toutefois en 2026.

Aucune banque ne refondra son modèle pour un volume marginal, de l'ordre de 0,1 % de son encours. L'enjeu est d'adapter les méthodes éprouvées de la microfinance, en s'appuyant sur les agences, les données transactionnelles, les outils digitaux et la Centrale d'informations de la BCT. « À taux zéro, chaque prêt est une perte, et la banque sera tentée de retenir les dossiers les moins risqués, ceux des déjà-bancarisés, ce qui respecterait la lettre de l'obligation mais en trahirait l'esprit », avertit Saoussen Gharbi.

Inclusion, substitution et coût prudentiel

Les effets attendus portent d'abord sur l'inclusion financière, avec l'entrée de personnes jusque-là exclues du crédit dans une relation bancaire formelle, puis sur la formalisation progressive de l'activité, l'investissement et l'emploi. Une enveloppe d'environ 138 millions de dinars, rapportée à un portefeuille de microfinance d'environ 2 milliards, représente près de 7 %. Dans l'hypothèse théorique d'une substitution intégrale, le portefeuille passerait à environ 1,862 milliard, sans qu'il s'agisse d'une prévision. L'ampleur reste modeste : 15.700 à 19.000 bénéficiaires selon l'allocation, soit au plus 3,2 % des 856.105 clients de la microfinance. L'enveloppe plafonnée s'épuisera en quelques semaines.

Sur le plan prudentiel, le manque à gagner de marge est faible, de l'ordre de 0,88 % du bénéfice net cumulé des douze banques cotées. Dans un scénario de 10 % d'impayés, le décret n'organisant pas de recouvrement, s'ajoute environ 0,80 point, soit près de 1,7 % au total la première année. Le principal impact se concentre sur l'exercice d'octroi : un financement à taux zéro entraîne dès l'origine une charge comptable liée à la décote de juste valeur et mobilise des fonds propres sans rendement.

Vers une mutualisation des 8 % ?

Saoussen Gharbi propose d'étudier une autre architecture : mutualiser tout ou partie des ressources au sein d'un fonds dédié, dont il faudrait définir la fonction — financement direct, bonification, garantie partielle ou combinaison —, le statut, la gouvernance, le contrôle et le rattachement (BCT, ACM ou structure de l'État). La distribution pourrait être confiée à des acteurs disposant déjà de la proximité et de l'expertise nécessaires, tels que La Poste ou les institutions de microfinance. « La mutualisation ne doit surtout pas diluer la responsabilité », prévient-elle, appelant à déterminer dès le départ qui sélectionne, décide, accompagne, suit, porte le risque, contrôle et rend compte. Des expériences existent en France, où le prêt d'honneur associe financement sans garantie, accompagnement et réemploi des remboursements, et au Maroc, où plusieurs dispositifs combinent financement, garantie, scoring et accompagnement.

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