IA au Maroc : AI Crafters décrypte les arbitrages du cloud
L'essor de l'intelligence artificielle modifie les besoins des entreprises marocaines en calcul, en stockage et en sécurité. Pour Morad El Mazyani, cofondateur d'AI Crafters, l'enjeu se déplace vers l'inférence et la maîtrise des flux de données.

Dans cet article
L'adoption de l'intelligence artificielle ne modifie pas uniquement les usages des entreprises marocaines. Elle recompose également leurs besoins en données, en puissance de calcul et en infrastructures, rapporte LesEco.ma. Pour Morad El Mazyani, CEO et cofondateur d'AI Crafters, le point critique réside désormais dans la capacité à faire tourner des applications d'IA en production, avec des coûts contenus et un contrôle suffisant sur les données.
Une chaîne de traitement derrière chaque usage
Lorsqu'un agent IA intervient dans un logiciel métier, une simple requête peut déclencher plusieurs traitements successifs : lecture d'un document, qualification d'une demande client, préparation d'une analyse. Chaque action mobilise une chaîne de données, de calcul et de services qui doit rester disponible, fiable et sécurisée.
Trois besoins se dégagent selon le dirigeant : « des données accessibles et bien organisées », une capacité de calcul mobilisable à la demande et un environnement sécurisé reliant l'IA aux outils de l'entreprise. Accumuler de la donnée ne suffit pas ; il faut savoir retrouver la bonne information, en connaître l'origine et vérifier que l'utilisateur dispose des droits nécessaires.
L'inférence plutôt que l'entraînement
Toutes les entreprises ne chercheront pas à entraîner leur propre grand modèle. À court terme, la demande devrait se concentrer sur l'inférence, c'est-à-dire l'exploitation de modèles existants. La question n'est donc pas de disposer d'une puissance maximale, mais d'une capacité disponible au moment de l'usage, avec des coûts et des performances prévisibles.
« Toutes les entreprises n'ont pas besoin d'entraîner leur propre grand modèle. Elles ont besoin de faire fonctionner des applications fiables », résume Morad El Mazyani. Hébergement, exécution des modèles, sécurité, supervision et accompagnement forment les briques d'un même service. Le stockage change lui aussi de nature : l'entreprise doit organiser un patrimoine informationnel destiné à alimenter des traitements automatisés, ce qui impose de travailler sur la qualité, la structuration, la traçabilité et les règles d'accès aux données.
La souveraineté se joue dans les flux
La souveraineté se déplace sur le terrain des flux. Une organisation peut conserver un document au Maroc et voir son contenu transmis hors du territoire dès qu'un collaborateur sollicite un modèle externe. Instructions, réponses, journaux techniques ou sauvegardes peuvent également sortir du périmètre initial. La question n'est plus seulement de savoir où la donnée est stockée, mais par où elle passe, qui peut y accéder et à quelles conditions.
Ce constat rejoint le cadre de la CNDP : le transfert de données personnelles à l'étranger est encadré par la loi n°09-08 et soumis à des formalités spécifiques. La Commission rappelle que le responsable du traitement doit garantir l'intégrité et la confidentialité des données, y compris vis-à-vis de ses sous-traitants.
« La souveraineté se mesure à la capacité de décider qui accède aux données, comment elles sont traitées et comment reprendre la main », estime Morad El Mazyani. La localisation compte, mais elle ne représente qu'un élément d'un dispositif plus large incluant contrôle des accès, clés de chiffrement, sous-traitants et conditions de sortie.
L'architecture hybride comme réponse pragmatique
Pour AI Crafters, l'architecture hybride permet de concilier maîtrise et ouverture, à condition de définir la répartition des charges dès le départ. Les données sensibles et certains modèles peuvent rester sur une infrastructure maîtrisée, tandis que des traitements moins critiques sont exécutés sur des services internationaux autorisés. Cette approche se résume à « le bon modèle, pour le bon usage, dans le bon environnement ».
Encore faut-il pouvoir piloter cette répartition, suivre les consommations et changer de fournisseur sans reconstruire tout le système. La liberté de choix et la réversibilité doivent être pensées dès la conception.
Au-delà des GPU, toute une chaîne de valeur
La question des infrastructures ne se limite pas aux GPU. Un écosystème IA crédible suppose un ensemble cohérent : capacité de calcul, stockage rapide, connectivité, alimentation électrique fiable et refroidissement adapté, sans oublier le déploiement et la surveillance des modèles. L'adoption exige aussi des profils capables de relier les métiers, les données, l'IA et la cybersécurité.
Le prochain chapitre de l'IA au Maroc pourrait donc se jouer davantage dans la construction d'une chaîne de valeur que dans la course à la puissance. « Des infrastructures maîtrisées, des compétences locales et des applications qui produisent des résultats concrets pour les entreprises » : pour AI Crafters, c'est cette articulation qui doit donner de la profondeur à la souveraineté numérique.
Le marché devra éviter un écueil : investir dans des capacités avant d'avoir identifié les usages capables de les absorber. Pour les entreprises marocaines, l'enjeu consiste à convertir ces capacités techniques en gains réels — réduire le coût d'un traitement, accélérer une décision, améliorer un service ou créer de nouveaux usages. L'infrastructure ne sera pertinente que si elle reste alignée sur les besoins et les volumes effectivement générés.


