Eni éteint la torche de Bouri : le gaz libyen vaut désormais plus cher brûlé que vendu
Eni a achevé le projet de récupération du gaz de Bouri, qui doit éviter 1,5 million de tonnes de CO2 par an et livrer 700 millions de m3 au marché intérieur. Derrière le geste climatique, une mécanique plus prosaïque : la rente gazière libyenne est devenue une affaire de trésorerie.
Dans cet article
Le chiffre qui ne ressemble pas à un chiffre climatique
Eni a annoncé le 19 octobre l'achèvement du Bouri Gas Utilization Project, au large de la Libye occidentale. Le module de récupération est installé, les procédures de démarrage sont en cours — la compagnie n'a pas donné de date de mise en service. L'installation doit capter environ 700 millions de mètres cubes de gaz par an, aujourd'hui brûlés à la torche, et éviter près de 1,5 million de tonnes de CO2 annuelles. Eni parle de l'une des plus grandes initiatives de réduction d'émissions du secteur énergétique libyen.
Prenons la mesure du pays. La Libye compte 7,5 millions d'habitants et un PIB de 48,1 milliards de dollars en 2025, selon la Banque mondiale. Un million et demi de tonnes de CO2 évitées, c'est bien. Mais 700 millions de mètres cubes de gaz, c'est surtout de l'électricité que l'on cesse de perdre — et un volume que l'on peut soit brûler dans des turbines, soit pousser dans le gazoduc GreenStream vers la Sicile.
La thèse
Le torchage ne recule pas ici parce que la Libye verdit. Il recule parce que le gaz est devenu, pour ses producteurs, une créance plus sûre qu'un baril dont le produit fiscal se perd en route.
Qui paie, qui encaisse
Le montage est simple à décrire et difficile à contester. Eni opère, la National Oil Corporation (NOC) est son partenaire public. Le groupe italien engage environ 10 milliards de dollars sur trois développements gaziers en Libye : Bouri, le projet de compression de Sabratha — entré en service en juin 2026 pour soutenir Bahr Essalam, le plus grand champ gazier offshore du pays — et Structures A&E, qui doit mettre en production deux nouveaux champs offshore.
En 2025, la production d'Eni en Libye a atteint en moyenne 162 000 barils équivalent pétrole par jour. La compagnie est le premier opérateur étranger du pays. Ce n'est pas un détail : dans un État dont les institutions sont disputées entre deux gouvernements, l'opérateur étranger est souvent la seule partie capable de tenir un calendrier industriel et une comptabilité de projet sur plusieurs années.
Voilà le mécanisme. Le gaz de Bouri était brûlé parce qu'il n'existait pas d'infrastructure pour le collecter et pas de client solvable pour l'acheter. Construire le module, c'est créer les deux à la fois : un débouché domestique — la production électrique, qui reste le point faible du pays — et un débouché d'exportation via GreenStream. Le même mètre cube sert deux fois : il éclaire, ou il rapporte des devises. Dans les deux cas, il entre dans un bilan.
Le vrai problème n'est pas la torche, c'est la facture
La Libye produit son électricité dans un système qui dysfonctionne de façon chronique. La Banque mondiale estime que 77,4 % de la population avait accès à l'électricité en 2024. Un quart du pays, donc, vit hors du réseau ou en marge — dans un pays pétrolier. Le manque de gaz n'est pas la seule explication : les centrales vieillissent, les subventions rendent le kWh quasi gratuit et donc non rentable à produire, et le paiement des factures publiques est incertain.
C'est là que le raisonnement climatique cède la place au raisonnement de trésorerie. Une compagnie qui brûle son gaz à la torche détruit une valeur qu'elle ne peut pas facturer. Une compagnie qui le récupère peut le vendre à un opérateur électrique — ou l'exporter. Dans une économie où le crédit au secteur privé ne représente que 12,5 % du PIB, selon la Banque mondiale, l'accès à des devises fortes n'est pas un luxe : c'est la condition pour financer la suite. GreenStream, qui relie la Libye à la Sicile sous la Méditerranée, est la principale route d'exportation gazière du pays vers l'Europe. Chaque mètre cube récupéré est un mètre cube exportable.
L'analogie qui tient
Voyez la torche de Bouri comme une fuite d'eau dans un immeuble dont le propriétaire ignore le prix du litre. Tant que l'eau ne coûte rien et que personne ne relève le compteur, la fuite est un bruit de fond. Le jour où le syndic installe un compteur individuel et trouve un acheteur pour chaque litre, la fuite devient un manque à gagner chiffré — et elle est réparée en un trimestre. Ce n'est pas la conscience écologique qui a fermé le robinet. C'est le compteur.
Ce que cela dit du gaz africain
Le précédent est instructif pour le reste du continent. Les grands projets gaziers africains se justifient de plus en plus par la double promesse de l'électrification domestique et de l'exportation vers l'Europe — qui cherche à remplacer le gaz russe. La Libye coche les deux cases avec un avantage rare : un pipeline déjà posé et un opérateur déjà installé. Mais elle coche aussi la case qui fâche : un État dont la capacité à encaisser et redistribuer la rente reste la variable la plus incertaine de l'équation.
Car Eni ne construit pas ces 10 milliards pour le climat. Il les construit parce que le gaz libyen est proche de l'Europe, que la demande européenne est là, et que le cadre contractuel avec la NOC lui garantit une part de la production. La réduction des émissions est un effet secondaire — réel, mesurable, mais secondaire. C'est d'ailleurs ce qui rend le projet solide : il ne dépend pas de la bonne volonté des parties, mais de leur intérêt.
Le déplacement
Reste une question que personne ne tranche. Si le gaz de Bouri alimente d'abord la production électrique libyenne, il faudra bien que quelqu'un paie ce gaz à Eni. Or l'électricité libyenne est distribuée à un prix que la population considère comme un dû, dans un pays où l'État n'a pas de budget consolidé stable. Le projet peut donc réussir sur le plan industriel et échouer sur le plan commercial : la torche s'éteint, le gaz part dans les turbines, et la créance s'accumule chez l'opérateur — remplacée par une autre forme de perte, moins visible, comptable celle-là.
La vraie mesure du succès de Bouri ne sera pas la tonne de CO2 évitée. Ce sera la première facture d'électricité libyenne payée à son prix réel. On n'y est pas encore.