Aller au contenu principal
Live
AnalysesKenyaKenya

Au Kenya, la blockchain trace le gaz de biomasse mais ne le liquéfie pas

Autonomous Systems Research transforme des déchets végétaux en gaz et en électricité, avec un registre blockchain pour tracer chaque kilo de biomasse et chaque paiement M-Pesa. Mais l'entreprise bute sur un obstacle bien plus prosaïque : sans liquéfaction, le gaz prend trop de place pour être vendu à grande échelle.

5 min de lectureMis à jour il y a 4 j
Illustration de l’article
Dans cet article
  1. Un drone, une batterie, un générateur
  2. La blockchain enregistre ce que la blockchain ne produit pas
  3. Le problème n'est pas là où on le cherche
  4. Ce que la monnaie fait au modèle
  5. La question qui reste

Un drone, une batterie, un générateur

En 2011, Moses Gichanga construit un cerf-volant pour sa fille de deux ans et demi. Le cerf-volant l'ennuie vite ; il passe à un petit avion en sacs de papier, puis à un engin à huit pieds d'envergure, un ordinateur portable sanglé dessus et des moteurs d'essuie-glace de voiture pour actionner les commandes. L'idée suivante : fixer une caméra et survoler le parc national de Tsavo. Autonomous Systems Research (ASR) était né.

L'histoire pourrait s'arrêter à une jolie anecdote de conservation. Elle prend un tour différent dans les zones reculées où l'entreprise fait voler ses drones. Pas d'électricité. Il faut charger les batteries, donc transporter du carburant pour un générateur. Les panneaux solaires ? Encombrants, lents à installer. ASR modifie alors un générateur pour qu'il tourne au gaz produit à partir de biomasse. Les communautés alentour voient de l'électricité là où il n'y en a pas, et demandent d'où elle vient.

C'est ainsi qu'une entreprise de drones est devenue productrice de gaz. Elle reste une société à but lucratif qui fait de la recherche sur des systèmes autonomes ; les projets qui tiennent debout sont destinés à être incorporés comme sociétés distinctes, avec leur propre gouvernance. Le gaz, à terme, ne sera pas vendu par ASR mais par une entité séparée.

La blockchain enregistre ce que la blockchain ne produit pas

La partie qui a retenu l'attention, c'est le registre. ASR enregistre sur une chaîne de blocs l'origine de la biomasse, son type, la quantité, qui a autorisé le ramassage, ce que le fournisseur a été payé, et combien de gaz a été produit à partir de chaque lot. Les paiements aux fournisseurs passent par M-Pesa et Airtel Money. L'entreprise indique vouloir un audit trail — une piste vérifiable par un tiers — et pense déjà aux crédits carbone, qui exigent exactement ce genre de traçabilité.

Le dispositif est soutenu par le programme Blockchain Ventures du UNICEF Office of Innovation, financé par la Ethereum Foundation et la GSR Foundation. Il faut mesurer ce que cela signifie : le gendarme n'est pas un régulateur financier, c'est un fonds humanitaire. La blockchain, ici, ne sert pas à spéculer. Elle sert à prouver qu'un sac de branchages de caféier taillé a bien été acheté à quelqu'un, et pas coupé dans une forêt.

C'est une réponse à une objection précise. Le modèle d'ASR repose sur du déchet végétal : pas d'arbres abattus, pas de cultures vivrières détournées vers le fournisseur d'énergie. Encore faut-il le démontrer. Un registre que n'importe qui peut inspecter vaut mieux qu'une charte de bonne conduite affichée au mur.

Le problème n'est pas là où on le cherche

Voici la phrase qui compte, et elle est presque banale : « Nous pouvons produire le gaz, mais nous ne sommes pas arrivés à le liquéfier efficacement. » Aujourd'hui, ASR stocke le gaz sans le liquéfier. Cela prend de la place. Liquéfié, on en mettrait davantage dans une bouteille, et on pourrait envisager de le vendre à plus grande échelle. Les méthodes essayées consomment trop d'énergie pour être rentables. Trouver mieux demanderait un investissement substantiel.

Relisez la liste des innovations du projet : drones de reconnaissance, conversion de biomasse, registre distribué, paiements mobiles. Et l'obstacle qui bloque le passage à l'échelle est un problème de thermodynamique et de capital, pas de logiciel. La blockchain n'a jamais liquéfié un gaz. Aucun registre ne comprime une molécule.

C'est le point aveugle de la plupart des récits sur la technologie en Afrique. On finance volontiers la couche qui se raconte — la traçabilité, le paiement, la transparence — parce qu'elle se démontre, se filme et se cite en conférence. On finance moins volontiers le compresseur, le cylindre et l'unité de liquéfaction, qui ne se racontent pas mais déterminent si le gaz arrive chez le client ou reste sur le site.

Ce que la monnaie fait au modèle

Il y a un second mécanisme, plus silencieux. ASR paie ses fournisseurs de biomasse en shillings kényans, via M-Pesa. Une fois le gaz vendu, la question du change se posera : les crédits carbone, eux, se valorisent en devises. Le Kenya n'a pas le régime de contrôle des capitaux du Nigeria, mais la volatilité du shilling face au dollar reste une donnée de base pour quiconque vend un intrant local et espère un revenu international.

Le registre blockchain devient alors autre chose qu'un outil de transparence : c'est l'infrastructure comptable qui permettra, le jour venu, de convertir des tonnes de biomasse tracées en crédits négociables en dollars. La traçabilité n'est pas un supplément d'âme humanitaire. C'est la condition d'accès à un marché libellé dans une monnaie forte.

La question qui reste

Le projet gazier d'ASR en est à un stade que la documentation décrit sans le maquiller : un site près du bureau rural, des fournisseurs qui apportent de la biomasse et repartent avec du gaz, des écoles primaires que l'on cherche à intégrer — avec contrôles de sécurité, ventilation et supervision — pour remplacer les feux ouverts par une cuisson au gaz. Rien n'indique de volumes, de revenus ni de calendrier.

La question n'est donc pas de savoir si la blockchain peut tracer du gaz de biomasse. Elle peut, et elle le fait. La question est de savoir qui paiera la liquéfaction. Tant que ce maillon reste non financé, le modèle d'ASR ressemble à un réseau de distribution dont on aurait construit le registre de comptes avant les camions.

Et il y a une ironie que les bailleurs apprécieront : le jour où le gaz se vendra au-delà du village, c'est probablement le registre — celui qui prouve l'origine, la quantité et le paiement — qui rendra le produit finançable. L'outil de transparence aura attendu que la physique veuille bien suivre.

Maillage