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Kitui : le ciment de Raval ne fera pas forcément baisser le prix

Narendra Raval pose mardi la première pierre d'une usine de clinker à Kitui, 50 milliards de shillings, mise en service mi-2027. Le discours officiel promet un ciment moins cher. La structure de l'opération, elle, consolide un groupe déjà présent dans cinq pays.

5 min de lectureMis à jour il y a 2 minutes
Concrete plant
Crédit image : Photo : auteur inconnu — CC0 1.0 (Openverse)
Dans cet article
  1. Ce que Ruto raconte, et ce qu'il omet
  2. Le clinker, ce n'est pas le ciment
  3. L'échelle du pays
  4. Ce que la baisse du prix supposerait

Le 27 octobre, à Ngaaie, dans le comté de Kitui, Narendra Raval et William Ruto posent la première pierre d'une usine de clinker et de ciment de 50 milliards de shillings, soit 385 millions de dollars. C'est Devki Group, via National Cement, qui paie. C'est le président qui officie. Et c'est le premier investissement privé de cette taille dans un comté qui n'avait, jusqu'ici, aucune cimenterie.

Le chiffre à retenir n'est pas le montant. C'est le calendrier : Devki a annoncé fin septembre que la construction avait déjà commencé, alors que la cérémonie officielle n'a lieu que ce mardi. Autrement dit, la cérémonie présidentielle intervient après le début des travaux. Ce n'est pas un détail protocolaire : cela signifie que le projet était déjà engagé avant la validation publique.

Ce que Ruto raconte, et ce qu'il omet

Le 1er octobre, à Mombasa, Ruto a livré sa version de l'histoire : Dangote voulait construire une cimenterie à Kitui il y a des années, l'administration précédente l'a découragé, il est parti en Tanzanie. « Dangote aurait pu faire le travail il y a sept ans, mais malheureusement il a été frustré », a-t-il déclaré.

La phrase est plus intéressante qu'elle n'en a l'air. Elle ne dit pas « nous avons trouvé le meilleur opérateur ». Elle dit « nous avons trouvé un opérateur qui, lui, ne s'est pas fait frustrer ». La différence entre Dangote et Raval n'est donc pas industrielle. Elle est politique. Et elle nous renseigne sur ce que l'État kényan vend réellement à un cimentier : moins un marché libre qu'une assurance contre les tracasseries administratives.

Le reste du dossier confirme cette lecture. Devki travaillait sur Kitui depuis au moins 2024. Cette année-là, Cemtech Ltd., filiale de Simba Cement, a demandé à l'autorité environnementale kényane l'autorisation d'y construire un four d'une capacité de 5 500 tonnes par jour. Le projet a déraillé quand des riverains ont manifesté contre des indemnisations foncières impayées. Aucun document public ne dit comment le litige a été réglé, ni si les habitants ont été payés. La cérémonie présidentielle, elle, est datée.

Le clinker, ce n'est pas le ciment

Raval a déclaré que produire le clinker plus près du marché devrait aider à faire baisser le prix du ciment. L'argument est intuitif : le clinker, obtenu en chauffant du calcaire dans un four, est l'ingrédient principal du ciment, et le transporter coûte cher. Sauf qu'aucun document fourni ne chiffre ce coût de transport, ni le prix actuel du ciment au Kenya, ni la part du clinker dans ce prix. On ne peut donc pas vérifier la promesse. On peut seulement constater qu'elle est faite par le vendeur.

Ce que l'on sait, en revanche, c'est qui possède quoi. Devki produit de l'acier, des tôles et du ciment sous les marques Simba Cement, National Cement et Maisha Mabati, au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie, au Rwanda et en RDC. Le groupe a déjà ouvert un four Cemtech à West Pokot, dans le nord-ouest du pays, inauguré par Ruto en 2024. Kitui serait le deuxième. Et Devki n'a pas communiqué la capacité de l'usine en construction.

Voilà le mécanisme. Un groupe qui vend déjà du ciment au Kenya, en Ouganda et en Tanzanie, et qui produit désormais son propre clinker dans au moins deux comtés kényans, ne baisse pas ses prix par générosité. Il baisse son coût d'approvisionnement. Ce sont deux choses différentes, et une seule des deux apparaît sur la facture du client.

L'échelle du pays

Pour situer les 385 millions de dollars : le Kenya a reçu 1,1 milliard de dollars d'investissements directs étrangers nets en 2025, selon la Banque mondiale. Le montant de l'usine équivaut donc à environ un tiers d'une année d'IDE. Sauf qu'il ne s'agit pas d'IDE : c'est du capital kényan, investi par un homme qui est arrivé de l'Inde en 1981, à 19 ans, pour travailler dans une quincaillerie de Nairobi. Devki est aujourd'hui l'un des plus grands groupes industriels d'Afrique de l'Est. Le projet est kényan, le propriétaire est kényan, et le président vient couper le ruban.

Le crédit au secteur privé représente 29,4 % du PIB kényan en 2025, toujours selon la Banque mondiale. Ce n'est pas un marché où l'on finance facilement une cimenterie de 50 milliards de shillings sans être déjà très gros. Devki l'est. Un nouvel entrant ne le serait pas. La barrière à l'entrée n'est pas seulement le calcaire, qui dort sous le sol de Kitui depuis toujours. C'est aussi le bilan : un groupe déjà présent dans cinq pays peut porter un investissement de cette taille, un autre non.

Ce que la baisse du prix supposerait

Une baisse durable du ciment au Kenya exigerait au moins trois conditions : que le clinker local remplace effectivement du clinker importé, que cette économie soit répercutée, et qu'un concurrent puisse en faire autant. Aucune des trois n'est documentée ici. La troisième est même contredite par la logique du projet : plus Devki intègre la chaîne, du calcaire au sac, plus il devient difficile de lui faire concurrence sur le prix.

Il reste une question, et elle n'est pas industrielle. Quand un président se déplace pour inaugurer un investissement déjà commencé, dans un comté où le même projet a suscité des manifestations foncières deux ans plus tôt, ce n'est pas seulement le ciment qu'il vient célébrer. C'est un modèle : l'État kényan choisit un champion privé, lui garantit l'accès au sol et à la cérémonie, et lui demande en échange de parler de baisse des prix. Le prix, lui, sera décidé par le champion.

Mi-2027, quand le four s'allumera, on saura si la promesse tenait. D'ici là, une chose est déjà acquise : le Kenya aura un cimentier de plus intégré verticalement, et un concurrent de moins capable de lui tenir tête.

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