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Dangote est parti, Raval reste : ce que Kitui dit du ciment kényan

Narendra Raval pose mardi 27 octobre 2026 la première pierre d'une cimenterie de 385 millions de dollars à Kitui, avec William Ruto. Le même comté avait fait fuir Dangote. Ce que la cérémonie ne dira pas : le prix du terrain, les indemnisations, la capacité.

5 min de lectureMis à jour il y a 1 minute
City Building Construction
Crédit image : Photo : auteur inconnu — CC0 1.0 (Openverse)
Dans cet article
  1. Ce que l'État a débloqué, et ce qu'il n'a pas publié
  2. La baisse de prix promise n'est pas démontrée
  3. Le précédent West Pokot ne prouve rien encore
  4. Ce que la cérémonie ne dit pas

Mardi 27 octobre 2026, à 9 heures, à Ngaaie, dans le comté de Kitui, Narendra Raval pose la première pierre d'une usine de clinker et de ciment de 50 milliards de shillings, soit 385 millions de dollars selon Devki. Le président William Ruto doit présider la cérémonie, dernier jour d'une tournée de quatre jours dans la région d'Ukambani. L'usine doit entrer en service au milieu de 2027. Ce sera la première cimenterie de Kitui et, selon Devki, le plus gros investissement privé du comté.

Le chiffre à retenir n'est pourtant pas celui des 385 millions. C'est celui que Ruto a lâché le 1er octobre à Mombasa : Aliko Dangote avait voulu construire une cimenterie dans ce comté il y a des années, et il a renoncé, découragé par l'administration précédente, pour investir en Tanzanie à la place. « Dangote aurait pu faire le travail il y a sept ans, mais malheureusement il a été frustré, alors il a choisi d'investir en Tanzanie », a déclaré le président. Sept ans. Le même calcaire, le même comté, le même projet industriel — et un investisseur qui part.

Ce que l'État a débloqué, et ce qu'il n'a pas publié

Voilà la thèse : la cimenterie de Kitui n'est pas un investissement privé que l'État accompagne, c'est un projet que l'État a rendu possible en changeant le coût politique du blocage — et le prix de ce changement, personne ne l'a publié.

Reprenons la chaîne, sans combler les trous. En 2024, Cemtech Ltd., filiale de Simba Cement, dépose auprès du régulateur environnemental kényan une demande pour une usine de clinker de 5 500 tonnes par jour à Kitui. Le projet se heurte à des protestations d'habitants sur des indemnisations foncières non payées. Puis, en septembre 2026, Devki annonce que la construction a démarré. Entre les deux, un changement de ton présidentiel : le 1er octobre 2026, Ruto annonce que le gouvernement a trouvé un investisseur pour l'usine et qu'il ira poser la première pierre. Le 24 octobre 2026, Raval annonce la date sur X.

Ce qui a débloqué le projet entre 2024 et 2026 n'est expliqué par aucun document public. Ni Devki ni le gouvernement n'ont publié le montant des indemnisations, le prix du terrain ou d'éventuelles exonérations. On sait seulement que le contentieux existait en 2024 et que la construction a démarré en 2026. Le déblocage est réel ; son prix est invisible.

La baisse de prix promise n'est pas démontrée

Raval l'affirme : produire le clinker plus près du marché devrait faire baisser le prix du ciment. L'argument est industriellement solide — le clinker est l'ingrédient principal du ciment, obtenu en cuisant du calcaire dans un four, et le transporter coûte cher. Sauf que Devki n'a pas divulgué la capacité de l'usine en construction. Celle de 2024, 5 500 tonnes par jour, était un projet antérieur, pas nécessairement celui qui sort de terre. Sans capacité, impossible de calculer ce que l'usine ajoute à l'offre nationale, ni de vérifier qu'elle suffit à déplacer un prix.

Le cadrage macro kényan ne tranche pas non plus. Le crédit au secteur privé ne représente que 29,4 % du PIB (Banque mondiale, 2025), l'inflation est à 4,1 % sur la même année, le PIB par habitant à 2 363 dollars. Ces chiffres disent la contrainte d'accès au financement pour les ménages et les entreprises ; ils ne disent rien du prix du ciment, que la documentation ne fournit à aucune année. On ne peut donc pas affirmer que le ciment kényan est cher à cause du crédit, ni qu'une usine de plus ne changera rien. On peut seulement constater que la promesse de baisse n'est assortie d'aucun chiffre.

Le précédent West Pokot ne prouve rien encore

La documentation en dit plus qu'elle n'en a l'air sur ce point. Ruto a inauguré en 2024 une autre usine de clinker de Cemtech, à West Pokot, dans le nord-ouest du pays. Même groupe, même modèle, même président. Le précédent existe donc, et il est daté. Ce que la documentation ne dit pas, c'est l'effet de West Pokot sur le prix du ciment kényan depuis 2024. Aucun chiffre. On ne peut donc pas dire que le modèle a échoué — seulement qu'il n'a pas encore produit de preuve publique.

C'est là que l'analyse doit s'arrêter, et c'est inconfortable. Le projet de Kitui est présenté comme la réponse à l'échec de Dangote. Mais l'échec de Dangote n'était pas un échec de marché : c'était un échec administratif, un investisseur découragé par une administration. Si l'État kényan débloque aujourd'hui ce genre de projet, la bonne question n'est pas « combien d'emplois cela crée » — Raval parle de centaines d'emplois à l'exploitation, plus les ouvriers et fournisseurs déjà au travail — mais « combien d'autres investisseurs ont renoncé sans que le président le raconte ».

Ce que la cérémonie ne dit pas

Le 27 octobre 2026, on verra un président, un industriel, un comté qui attend sa première usine. On n'entendra pas le prix du terrain, ni le montant des indemnisations, ni la capacité exacte de l'usine, ni les incitations fiscales qui ont pu accompagner le projet. Ces quatre chiffres déterminent pourtant si les 385 millions sont un investissement privé ordinaire ou un investissement dont une partie du coût a été transférée au public. Aucun document ne permet aujourd'hui de trancher.

Une chose est sûre : Devki n'a pas construit cette usine pour le plaisir de Kitui. Le groupe produit de l'acier, des tôles et du ciment sous les marques Simba Cement, National Cement et Maisha Mabati, au Kenya, en Ouganda, en Tanzanie, au Rwanda et en RDC. Une usine de clinker à Kitui alimente un réseau régional, pas seulement un comté. La baisse de prix promise aux Kényans est peut-être réelle. Elle n'est, à ce jour, ni chiffrée ni vérifiable.

La question qui reste ouverte est simple, et elle vaut pour tout le continent : quand un président pose la première pierre d'une usine privée, qui garde la trace de ce que le déblocage a coûté — et où le citoyen peut-il la consulter ?

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