SkincAIr à Kigali : l'IA dermatologique qui ne se vend pas
L'application née à Lanzarote a présenté à Kigali ses premiers résultats dans cinq pays africains : 780 patients, près de 6 000 images, 23 dermatologues. Son algorithme sera testé dans les centres de santé publics. Reste à savoir qui possédera la plus grande base de peaux noires au monde.
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Le chiffre est tombé à Kigali, à la conférence NNN 2026, le réseau des maladies tropicales : 780 patients et près de 6 000 images collectées dans cinq pays — Kenya, Nigeria, République démocratique du Congo, Sénégal, Éthiopie. Carla Rodríguez, ingénieure qui pilote depuis Lanzarote le projet SkincAIr pour la firme Sherwood Science, le dit sans détour : « la semaine dernière, nous étions déjà à 780 patients ». Vingt-trois dermatologues déployés, douze partenaires africains et européens. L'objectif prioritaire couvre douze maladies tropicales négligées de la peau, selon la nomenclature de l'OMS, qui affectent plus de 1,2 milliard de personnes dans le monde. Le corpus final, lui, doit inclure 74 affections cutanées : 22 maladies courantes, 40 pathologies d'apparence similaire et des échantillons de peau saine.
Voilà pour la communication. Ce qui mérite votre attention est ailleurs, dans une phrase prononcée plus loin dans l'entretien : « à partir de mars 2028, nous testerons l'application pendant un an sans l'IA, six mois avec l'IA activée, et six mois de nouveau sans, pour voir ce que les soignants ont retenu ». Un an de protocole, puis un an de validation clinique, dans les centres de santé de première ligne du Kenya, du Sénégal et d'Éthiopie. Les ministères de la Santé des cinq pays « ont formellement exprimé leur intérêt » à l'intégrer dans leurs systèmes publics une fois la validation passée. La source ne dit pas à quel prix.
Le renversement : l'IA médicale qui ne facture pas
L'industrie de l'IA diagnostique a un modèle économique bien rodé : lever des fonds, entraîner un algorithme sur des données achetées ou collectées, puis vendre des licences aux hôpitaux, aux assureurs ou aux cliniques privées. SkincAIr ne dit pas qu'il vendra. L'entreprise ne facture ni les patients — qui n'ont, dans les zones rurales visées, aucun moyen de payer — ni les ministères, qui n'ont pas de budget à consacrer à un logiciel étranger. Du moins est-ce l'hypothèse que le silence de la documentation laisse ouverte. Elle finance la collecte par des partenariats de recherche et promet de livrer un outil public.
Cette inversion n'est pas un angélisme. C'est une réponse à une contrainte que Rodríguez décrit sans fard : « au début, nous avons commencé dans seulement deux pays, le Kenya et le Nigeria, parce qu'obtenir les approbations éthiques des comités nationaux demande beaucoup de travail ». Chaque pays a son comité, ses exigences, son calendrier. La RDC est arrivée après, le Sénégal au milieu de l'année, l'Éthiopie en août. Cinq pays, cinq procédures. Un concurrent commercial qui devrait financer cette bureaucratie avant de vendre quoi que ce soit ne le ferait pas.
Ce que la base de données vaut, et à qui
Le vrai actif de SkincAIr n'est pas l'application. C'est la base de données : « la plus grande base open source au monde sur les peaux noires », selon l'équipe — une base en construction, pas un acquis. Des images de lèpre, de gale, de leishmaniose, d'ulcère de Buruli, sur des patients qui vivent à des centaines de kilomètres d'un hôpital. Rodríguez le formule ainsi : « cinq ou six de ces maladies ne sont jamais vues à l'hôpital parce que les patients vivent dans des zones rurales ». Le corpus se construit là où aucun laboratoire privé n'ira chercher.
Le choix du mot « open source » n'est pas anodin. Il porte sur la base de données, pas sur l'algorithme : la source parle d'une « base open source sur les peaux noires », pas d'un algorithme ouvert. Pour les ministères, c'est la garantie de ne pas se retrouver captifs d'un fournisseur. Pour SkincAIr, c'est la seule façon d'obtenir des autorisations éthiques dans cinq pays : un comité national accepte plus facilement de laisser photographier des patients si le résultat n'est pas ensuite revendu à un assureur.
Mais l'open source a un coût. Qui paie les 23 dermatologues, les campagnes dans les villages isolés, les six mois de test avec IA et les douze mois sans ? Aucun document ne dit combien Sherwood Science a dépensé, ni qui finance la suite. Les partenaires sont évoqués — douze, africains et européens — sans que leur contribution soit détaillée.
Le précédent qui manque
La question n'est pas rhétorique. En 2020, un algorithme de dépistage de la rétinopathie diabétique développé par Google Health avait été testé en Thaïlande ; les chercheurs avaient découvert que l'outil échouait sur les images de mauvaise qualité prises par les infirmières dans les cliniques rurales, faute d'un protocole de prise de vue adapté. Le problème n'était pas l'IA, c'était le terrain. SkincAIr semble avoir retenu la leçon : l'application exige un consentement éclairé expliqué en langue locale, et « si le patient ne donne pas son autorisation explicite, la caméra ne s'ouvre même pas ». Le protocole est pensé pour le village, pas pour la salle d'examen.
Il reste un chiffre qui devrait inquiéter les ministères : 5,1 % du PIB consacrés à la santé au Rwanda en 2023, selon la Banque mondiale. Le Rwanda n'est que le pays hôte de la conférence, pas un pays d'intervention de SkincAIr ; mais il donne l'ordre de grandeur. Un PIB par habitant de 1 124 dollars (Banque mondiale, 2025). Dans ce contexte, un outil gratuit n'est pas un luxe, c'est la seule condition d'accès. Et un outil dont la validation prendra jusqu'en 2029 — un an de test à partir de mars 2028, plus l'année de protocole — n'entrera dans les systèmes publics qu'après un délai que les ministères devront intégrer.
La question qui reste
SkincAIr a raison sur un point : les maladies de peau négligées ne se soignent pas dans les villes. « Les villes africaines sont très avancées et Kigali ressemble à l'Europe », dit Rodríguez, « mais dans les zones rurales, la réalité est un autre monde où il est très difficile que le financement arrive ». Le drame est à trois cents kilomètres de là, dans des villages où aucune campagne de financement ne s'aventure. L'entreprise a construit son modèle sur ce constat, et sur l'idée que les ministères africains, faute de moyens, préféreront un outil gratuit à aucun outil.
Mais une base de données ouverte sur les peaux noires, entraînée par des patients africains, financée par des partenaires européens, pose une question que personne n'a tranchée publiquement : à qui appartiendra le corpus final ? Si la réponse est « à tout le monde », SkincAIr aura réussi un tour de force. Si la réponse est « à Sherwood Science, sous licence libre », les ministères auront fourni gratuitement la matière première d'un actif qu'ils ne contrôleront pas. La différence entre les deux ne se joue pas dans l'algorithme. Elle se joue dans le contrat, et aucun document ne le montre.