Kakamega : 2 millions de l'UE, et le verrou reste fermé
Trente jeunes de Kakamega ont mis 80 000 shillings en commun, puis reçu 2 millions de shillings de l'Union européenne. Leur chiffre d'affaires atteint 3,2 millions. Mais ce que le groupe réclame aujourd'hui, ce n'est pas de l'argent : c'est un marché.

Dans cet article
# Kakamega : 2 millions de l'UE, et le verrou reste fermé
En août 2024, trente jeunes du comté de Kakamega, dans l'ouest du Kenya, mettent en commun ce qu'ils ont : 80 000 shillings. Ils créent le Navakholo ASP CBO Hub et se lancent dans la volaille — poulets de chair, pondeuses, œufs. Le choix n'a rien de romantique. Sarah Walekhwa, membre du groupe, explique que la volaille était « facile à démarrer, avec des marchés prêts au sein de la communauté ». Autrement dit : un produit qui se vend à côté de chez soi, quand on n'a pas de capital.
Plus tard dans l'année 2024, le même groupe reçoit 2 millions de shillings de l'Union européenne, via un dispositif qui associe la FAO, le FIDA et le comté de Kakamega. Vingt-cinq fois sa mise initiale — le rapport est arithmétique, il compare une subvention à une épargne, pas deux financements de même nature. L'argent sert à diversifier : légumes biologiques, transformation, et fabrication d'un biofertilisant à base de fientes de volaille, enrichi de biochar et de lombricompost, en cours de certification.
Le groupe déclare aujourd'hui environ 3,2 millions de shillings de recettes annuelles, toutes activités confondues.
La thèse
La performance du Navakholo Hub ne s'explique pas par l'entrepreneuriat. Elle s'explique par un financement public étranger, versé à un collectif de trente personnes. Et ce que le groupe demande aujourd'hui n'est pas un troisième chèque : c'est un marché structuré. Ce que l'on présente comme une réussite de la jeunesse agricole est en réalité la démonstration d'un guichet — et de ce que le guichet ne règle pas.
Qui paie, qui décide
Reprenons la chaîne. L'argent vient du budget de l'Union européenne, pas d'une banque, pas d'un fonds d'investissement. Il transite par deux agences onusiennes — la FAO pour l'alimentation et l'agriculture, le FIDA pour le développement rural — et par l'administration du comté de Kakamega, qui apporte aussi de la formation. Le groupe ne rembourse rien. Ce n'est pas un prêt, c'est une subvention.
Le mot « investissement » serait donc trompeur. Un investisseur attend un retour ; ici, le rendement attendu est un changement de comportement — produire mieux, diversifier, employer des jeunes. Le projet est jugé sur des indicateurs, pas sur un compte de résultat.
Le contexte kényan donne la mesure de ce que représente ce guichet. Le crédit intérieur au secteur privé représentait 29,4 % du PIB en 2025, selon la Banque mondiale. Ce chiffre dit la taille du crédit dans l'économie kényane ; il ne dit pas comment il se répartit entre grandes entreprises, particuliers solvables et collectifs ruraux. Aucun document ne précise à quelles conditions un groupe de trente jeunes sans garanties, sans historique bancaire et sans titre foncier mobilisable accéderait à un prêt commercial. On sait seulement que la subvention, elle, est arrivée.
Le calcul qui ne tient pas
Regardons les chiffres de près, car ils racontent autre chose que le récit officiel.
3,2 millions de shillings de recettes annuelles déclarées. 2 millions reçus en subvention. Le rapport entre les deux — 2 sur 3,2, soit 62 % — n'est pas un taux de subventionnement : une subvention d'investissement n'est pas un produit d'exploitation, et les deux montants ne se comparent pas comme un subventionnement se compare à un chiffre d'affaires. Mais il donne un ordre de grandeur : le soutien public est du même ordre que l'activité commerciale annuelle du groupe.
Et Sarah Walekhwa précise elle-même que les coûts de production sont élevés et « laissent peu d'argent pour réinvestir et s'agrandir ». L'aliment pour volaille constitue, selon elle, « une part significative » des dépenses. Aucun document ne donne le montant exact de cette part, ni la marge nette du groupe. On sait seulement qu'elle est faible — c'est le groupe qui le dit.
Le groupe redemande 5 millions de shillings. Non pas pour rembourser, mais pour acheter une machine de formulation d'aliment, un couvoir et une écloserie — c'est-à-dire pour internaliser ce qui lui coûte le plus cher. La logique est saine. Mais elle signifie que le modèle, à ce stade, ne s'autofinance pas : il lui faut un deuxième chèque pour atteindre l'échelle où il pourrait se passer de chèque.
L'État dans le jeu, et l'État absent
Ici se joue le vrai sujet de cette série. Le Kenya a fait de l'agriculture un pilier : le secteur pesait 23,2 % du PIB en 2025 et employait 45,8 % de la main-d'œuvre, selon la Banque mondiale. Un tel poids donne au moindre arbitrage public — une taxe sur l'aliment importé, un droit de douane sur les poussins d'un jour, une norme sanitaire — plus d'effet sur le destin de Sarah Walekhwa que n'importe quel concurrent local.
Or ce que décrit le groupe, c'est précisément l'absence de règle utile. « Une chaîne de valeur non structurée », dit Sarah Walekhwa, qui empêche les éleveurs de capter la valeur à chaque étape. « Un accès limité au marché et un faible pouvoir de négociation », avec des intermédiaires qui tiennent le marché. Traduction : le cadre public ne protège ni le producteur ni le transformateur. Le comté forme, l'Europe finance, mais personne n'organise le marché.
Le programme auquel Sarah Walekhwa participait — la stratégie « Model County Youth in Agribusiness », portée par le Conseil des gouverneurs et l'Alliance pour une révolution verte en Afrique — montre que les institutions connaissent le problème. Reste une question que les documents laissent entière : un programme de formation change-t-il un rapport de force commercial ? Rien dans les documents ne le démontre.
Le biofertilisant, ou la vraie sortie
La diversification la plus intéressante n'est pas le poulet rôti. C'est l'engrais. Sarah Walekhwa décrit des sols « hautement dégradés » et le groupe transforme ses déchets d'élevage en intrant vendu à des petits agriculteurs, présenté comme relativement abordable face aux autres engrais biologiques. Le biochar permettrait même, selon elle, de viser les zones arides et semi-arides.
C'est là que se trouve la logique économique la plus solide : vendre un produit fabriqué à partir d'un coût que l'on supporte déjà. Le poulet génère la matière première ; l'engrais la valorise. Un élevage qui aurait trouvé sa boucle.
Mais l'engrais est « en cours de certification ». Tant que l'autorisation n'est pas délivrée, il ne peut pas se vendre à l'échelle. Voilà l'État dans le jeu, au sens propre : ce n'est pas un chèque qui décidera de l'avenir du Navakholo Hub, c'est un tampon administratif. Et aucun document ne dit combien de temps prendra ce tampon.
Ce qu'il faudrait regarder ensuite
Une question reste ouverte, et elle vaut pour tout le continent. Un groupe de trente jeunes, formé, subventionné, accompagné par deux agences onusiennes et un comté, redemande 5 millions de shillings avant d'avoir atteint l'autofinancement. À quoi ressemble le parcours de ceux qui n'ont rien reçu ? La réponse n'est pas dans les documents. Elle est probablement dans les campagnes kényanes, chez les éleveurs qui vendent leurs poulets aux intermédiaires et n'ont jamais vu la couleur d'un projet européen.