Circle coupe 5 % de ses effectifs quand son bénéfice monte encore
Circle a supprimé environ 5 % de ses postes au troisième trimestre 2026, avec une charge de 9,1 millions de dollars, dans un trimestre où le chiffre d'affaires atteint 865 millions. Derrière l'écart, un moteur — l'intérêt sur les réserves de USDC — qui ralentit, et une vente privée de jetons qui masque la contraction.
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Le chiffre qui ne colle pas
Le 4 novembre 2026, Circle Internet Group publie ses résultats du troisième trimestre. Le chiffre d'affaires progresse de 17 % à 865 millions de dollars, le bénéfice net de 5 % à 226 millions. Et dans les notes de bas de page, une charge de restructuration de 9,1 millions de dollars, pour une réduction d'environ 5 % des effectifs. La société n'a pas précisé combien de postes ni quelles équipes. Les licenciements n'apparaissent pas dans la liste des faits marquants du communiqué.
Voilà une entreprise qui gagne de l'argent, qui en gagne plus qu'il y a un an, et qui coupe. L'explication habituelle — elle prépare l'avenir, elle rationalise après une acquisition — ne suffit pas ici. La vraie raison est plus intéressante : Circle coupe parce que son modèle économique ralentit au moment même où il devrait accélérer.
La machine à intérêts
Circle émet l'USDC, un stablecoin adossé au dollar. Les dollars que lui confient les détenteurs d'USDC, elle ne les laisse pas dormir : elle les place en bons du Trésor et en dépôts rémunérés. Les intérêts qu'elle encaisse constituent ce qu'elle appelle le « revenu de réserve ». C'est son moteur principal, et ce moteur tourne à la vitesse des taux directeurs de la Réserve fédérale.
Au troisième trimestre 2026, ce revenu de réserve a baissé de 8 % sur un an, à 658 millions de dollars. Pourquoi ? Parce que le taux de rendement des réserves a reculé de 61 points de base, à 3,5 % — autrement dit, 3,5 % de rendement annuel sur les actifs qui adossent l'USDC. Circle a bien vu la masse d'USDC en circulation progresser de 8 % en moyenne, à 73,3 milliards de dollars, mais pas assez pour compenser la chute du taux. À la fin du trimestre, la circulation est plate sur un an, à 73,9 milliards. Et la part de Circle dans le marché des stablecoins adossés à des monnaies fiduciaires est tombée à 27 %.
Le produit phare stagne en volume de fin de période, et son rendement baisse. Rapporté à la circulation moyenne, le revenu de réserve du trimestre représente environ 0,9 % de la masse (658 millions sur 73,3 milliards), un rendement trimestriel cohérent avec le taux annualisé de 3,5 % — mais c'est un rendement qui dépend d'une décision de politique monétaire, pas d'une décision commerciale de Circle.
Le coup de pouce d'ARC
Alors comment le chiffre d'affaires a-t-il pu augmenter de 17 % ? Les « autres revenus » sont passés de 29 millions à 207 millions de dollars. Sur ces 207 millions, 182 millions proviennent de la prévente privée d'ARC, le jeton de la nouvelle blockchain de Circle, Arc. Retirez cette vente, et le chiffre d'affaires total aurait baissé.
L'EBITDA ajusté, en hausse de 85 % à 317 millions de dollars, porte la même empreinte : la source indique qu'il inclut la prévente. Circle a monnayé une partie de son propre jeton avant même son lancement public. C'est une opération ponctuelle, pas un revenu récurrent. Elle a permis de masquer la contraction du cœur d'activité.
Ce n'est pas une fraude, ni même une manipulation : c'est une entreprise qui utilise tous les leviers à sa disposition pour financer sa transformation. Mais cela change la lecture. La croissance du trimestre ne vient pas de l'activité de Circle, elle vient de la cession d'un actif dont la valeur dépendra de l'adoption d'Arc.
Où va l'argent
Pendant ce temps, les coûts opérationnels ont augmenté de 16 % à 245 millions de dollars, tirés par les frais généraux, l'amortissement, l'informatique et le marketing. Une seule ligne baisse : les coûts de distribution, c'est-à-dire les commissions versées à des partenaires comme Coinbase pour détenir de l'USDC. Elles reculent de 8 % à 409 millions de dollars. La documentation ne dit pas ce qui explique cette baisse, alors que la circulation moyenne a progressé sur la période.
Car Circle paie pour grandir ailleurs. Arc a lancé son réseau principal public le 16 septembre 2026, avec plus de 100 constructeurs institutionnels. Circle a émis la totalité des 10 milliards d'ARC et devient la première société cotée à émettre un jeton de réseau pour sa propre chaîne de couche 1. Elle a par ailleurs accepté d'acquérir Tazapay, une plateforme de paiements transfrontaliers singapourienne qui revendique plus de 25 milliards de dollars de volume annualisé, une opération attendue pour 2027. Et elle doit digérer une acquisition d'actifs réalisée en janvier.
La coupe intervient pendant ces chantiers. La documentation ne dit pas qu'elle les finance : elle dit que la réduction est « destinée à mieux aligner notre structure organisationnelle avec notre modèle opérationnel et nos priorités stratégiques », selon la formule de l'entreprise. C'est une justification, pas une explication chiffrée.
La dépendance à la distribution
Un détail de la documentation éclaire la structure du marché. Quelques jours avant un piratage qui allait lui coûter 6,34 milliards de dollars, Binance a investi 100 millions dans le capital de Circle et renouvelé un accord de distribution d'USDC. Circle dépend donc de partenaires pour distribuer son produit, et certains de ces partenaires sont aussi des actionnaires. Coinbase figure parmi ceux à qui elle verse des commissions de distribution, pour un total de 409 millions de dollars au trimestre.
C'est une barrière à l'entrée pour les concurrents, mais aussi une dépendance pour Circle. La documentation établit la part de Circle à 27 % du marché des stablecoins adossés à des monnaies fiduciaires ; elle ne donne pas la répartition du reste. On sait seulement que Circle n'est pas majoritaire sur son propre marché, et que sa part a reculé.
La question que le trimestre laisse ouverte
Le GENIUS Act entre en vigueur le 18 janvier, avec un régime fédéral de licences et de règles sur les réserves pour les émetteurs de stablecoins, que la Réserve fédérale a commencé à préciser. Circle affirme que ses stablecoins seront conformes. La documentation ne dit rien du coût de cette conformité ni de l'avantage qu'elle pourrait procurer face à des concurrents moins préparés.
Reste une question que les chiffres du trimestre ne tranchent pas : combien de temps une entreprise peut-elle financer sa transformation par la vente d'un jeton et la réduction de ses coûts, quand son moteur principal tourne au rythme des décisions de la Fed ? La réponse dépendra de deux courbes : celle des taux, et celle de l'adoption d'Arc. Si les taux continuent de baisser et qu'Arc décolle, les 5 % seront un mauvais souvenir. Si les taux baissent et qu'Arc patine, Circle aura coupé dans la chair pour financer un pari qui ne paie pas encore.
Le marché, lui, a réagi sobrement : l'action a perdu 1,2 % en préouverture, à 74,33 dollars, après avoir gagné 4,4 % la veille. Elle se négocie à une fraction des sommets atteints après l'introduction en bourse de juin 2025. Ce n'est pas un verdict sur le jeton. C'est le silence de gens qui attendent les volumes.