À Cotonou, la Bourse de l'UEMOA cherche des entreprises à financer
La BRVM capitalise 24 781,3 milliards FCFA, soit 18,3 % du PIB de l'Union, mais son marché primaire n'a mobilisé que 204,7 milliards en 2025. Le forum réuni à Cotonou les 26 et 27 octobre 2026 pose la vraie question : le frein n'est pas l'argent, c'est le pipeline de projets finançables.
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Un forum pour constater que le marché existe
Le 26 octobre 2026, au Sofitel Cotonou Marina Hotel & Spa, la SGI AGI a ouvert la première édition du Capital Reach Forum. Deux jours, un thème — « Finance africaine de proximité : rendre le marché plus accessible, plus utile et plus transactionnel » — et une salle où se croisent Aristide Médénou, ministre de l'Économie et des Finances chargé de la Coopération, Abdoulaye Bio Tchané, président du Conseil économique et social, Lionel Zinsou, ancien Premier ministre et président de Sèmè City, ainsi que Mahamadou Gado, commissaire de l'UEMOA chargé des Politiques économiques et de la Fiscalité intérieure.
Le chiffre qui justifie la réunion tient en une ligne : la capitalisation de la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) a atteint 24 781,3 milliards FCFA en 2025, soit 18,3 % du PIB de l'Union. Voilà pour la vitrine. La même année, sur le marché primaire régional, 204,7 milliards FCFA ont été levés. Rapportez ce flux au stock de capitalisation : 204,7 sur 24 781,3, soit 0,83 %. Une Bourse qui vaut près d'un cinquième de la richesse produite dans la zone, et dont les nouvelles émissions annuelles représentent moins d'un centième de cette valeur.
Vous avez déjà compris où je veux en venir. Le problème n'est pas que l'épargne africaine manque. Le problème est qu'elle n'a presque rien à acheter.
Le crédit bancaire tient le pays, la Bourse regarde
Pour mesurer l'écart, prenez le Bénin seul. La Banque mondiale estime le crédit intérieur au secteur privé à 19,8 % du PIB en 2025, pour un PIB de 24,6 milliards de dollars la même année. Autrement dit, l'essentiel du financement de l'économie béninoise passe encore par les banques, pas par les marchés. Le forum ne dit pas autre chose lorsqu'il constate que « le financement de l'économie reste largement dominé par le crédit bancaire » et que « de nombreuses PME, entreprises en croissance et initiatives entrepreneuriales demeurent éloignées du marché financier ».
La formulation mérite qu'on s'y arrête. Le document ne dit pas que ces entreprises manquent d'argent. Il dit qu'elles « ne remplissent pas encore les conditions nécessaires pour attirer les investisseurs » ou qu'elles « maîtrisent mal les mécanismes ». Le diagnostic est inverse de celui qu'on entend d'ordinaire : ce n'est pas l'offre de capitaux qui fait défaut, c'est la demande solvable et documentée.
Ce que l'État béninois fait, et ce que cela révèle
Le ministre Médénou a apporté au forum des chiffres qui éclairent le contexte. Les recettes intérieures du Bénin sont passées d'environ 10 % du PIB en 2016 à 14 % en 2025, soit une progression moyenne de 0,5 point de PIB par an. Sur la même période, la croissance réelle a atteint en moyenne 6 %, la croissance nominale entre 8 % et 9 %. Traduction : l'État élargit sa base de ressources, et cherche désormais à diversifier ses sources de financement.
D'où la stratégie d'émission. Le Bénin a émis sa première obligation liée aux objectifs de développement durable en 2021, puis un sukuk international de sept ans en janvier 2026. Voilà l'État qui vient chercher l'épargne sur les marchés — pour son propre compte. Le forum, lui, constate que les PME restent éloignées de ce même marché. Les deux faits coexistent : un souverain émetteur trouve des investisseurs, une PME non préparée n'en trouve pas.
Le ministre a annoncé un mécanisme qui mérite attention : le fonds de garantie créé par le Bénin a reçu l'approbation de la Banque centrale et devait prochainement devenir opérationnel. Selon lui, ces mécanismes de garantie peuvent réduire une partie du risque supporté par les financeurs et faciliter leur participation à des projets qu'ils jugeraient autrement trop risqués. Une garantie abaisse le risque côté prêteur. Elle ne remplace pas l'entreprise qui doit se présenter avec des comptes.
Le vrai goulot : la préparation
Le forum a structuré ses travaux autour de quatre axes, dont un formulé avec une franchise rare : « transformer les besoins de financement en opérations exécutables ». Derrière cette phrase administrative se cache un métier que la documentation ne chiffre pas : la préparation. Audit, comptabilité, gouvernance, documentation juridique, information financière — tout ce qui rend une entreprise éligible à une émission ou à une entrée en Bourse. Le forum le dit à sa manière en appelant à « renforcer la confiance, améliorer l'information financière et accompagner les entreprises dans la préparation de leurs projets ».
C'est là que le forum devient intéressant. Le document primaire de la Banque mondiale signé en avril 2026 avec l'Agence de Développement des Petites et Moyennes Entreprises (ADPME) du Bénin porte sur un programme intitulé « Women Entrepreneurship Development and Access to Finance » (crédit 7967-BJ). Le texte de l'accord, tel que publié, décrit l'architecture institutionnelle et les responsabilités de l'agence d'exécution ; il ne détaille ni les montants ni les conditions d'accès aux financements. Ce que l'on peut dire, c'est que la Banque mondiale confie à une structure béninoise l'exécution d'un programme dédié à l'accès des femmes entrepreneures au financement — et que le forum de Cotonou plaide, dans le même temps, pour que les partenaires au développement « ne se limitent plus au financement direct des projets » mais « mobilisent des capitaux plus importants auprès des marchés ».
La question que la documentation ne tranche pas : combien d'entreprises faudrait-il préparer pour que le marché primaire de la BRVM change d'échelle ? Aucun document fourni ne donne ce chiffre, et le forum lui-même n'en avance aucun.
Ce que le forum ne dit pas
Il y a une ironie discrète dans l'intitulé du forum. « Rapprocher l'épargne africaine des besoins de financement » suppose que l'épargne attende, quelque part, qu'on vienne la chercher. Or la capitalisation de la BRVM — 18,3 % du PIB de l'Union en 2025 — indique qu'une partie de cette épargne est déjà placée en titres cotés. Le forum le reconnaît d'ailleurs dans son quatrième axe : « élargir durablement la base des investisseurs ». Élargir, pas réveiller.
Le déplacement que propose le Capital Reach Forum est donc plus modeste qu'il n'y paraît : il ne s'agit pas de convaincre les épargnants de prêter aux entreprises, mais de convaincre les entreprises de se rendre présentables. C'est un travail de fourmi, qui se mesure en dossiers, pas en milliards FCFA annoncés.
Reste une question que cette première édition laisse ouverte, et qui n'est pas celle du volume d'épargne. Si l'État béninois garantit une partie du risque pour faire venir les prêteurs, il prend à sa charge un risque qu'aucun investisseur privé ne voulait assumer. Combien d'émissions faudra-t-il garantir avant que le marché primaire de la BRVM ne dépasse, une seule année, les 204,7 milliards FCFA de 2025 sans garantie publique ? Aucun document fourni ne permet de répondre. C'est peut-être la meilleure mesure de ce que le forum a réellement ouvert.
