Commonwealth Fusion : 85 M$ du CHIPS Act contre une part au capital
Le département du Commerce accorde jusqu'à 85 millions de dollars à Commonwealth Fusion Systems au titre du CHIPS Act — et prend en échange une participation minoritaire, sans droit de vote. Le montant est connu. Le pourcentage, non.

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Commonwealth Fusion Systems a signé une lettre d'intention avec le département du Commerce. Objet : une enveloppe pouvant atteindre 85 millions de dollars, au titre du CHIPS and Science Act, pour développer des semi-conducteurs dédiés à la fusion. La société de Devens, dans le Massachusetts, l'a confirmé par la voix de son directeur scientifique, Brandon Sorbom. Ce qu'elle dit moins fort : en contrepartie, le gouvernement fédéral recevra une participation minoritaire, non contrôlante et sans droit de vote, dans l'entreprise. Les quatre lettres d'intention signées en même temps prévoient la même condition.
Voilà le renversement. Pour cette attribution, l'État ne se contente pas de subventionner : il prend des parts.
Quatre chantiers, une seule logique
L'argent est fléché. Quatre domaines techniques, d'après la société : l'amélioration des composants de puissance en carbure de silicium, qui encaissent les hautes tensions ; des générateurs radiofréquence de nouvelle génération pour chauffer le combustible ; des électroniques embarquées plus rapides pour piloter le réacteur, durcies aux radiations ; et l'adaptation de matériel d'intelligence artificielle — GPU, TPU — au contrôle d'une centrale. S'y ajoute un objectif de filière d'approvisionnement, pour sortir du stade du prototype unique.
Le réacteur SPARC, construit avec le centre de physique des plasmas du MIT, doit être activé dans l'année qui vient. Une centrale à fusion ne se pilote pas avec de l'électronique de grande consommation : les contraintes de radiation et de vitesse de contrôle n'entrent pas dans les catalogues industriels standard. C'est précisément ce que le CHIPS Act finance ici : un marché de niche, sans fournisseur établi, où celui qui conçoit la puce conçoit aussi la centrale.
Qui paie, qui encaisse
Reprenons la chaîne. Le contribuable américain verse jusqu'à 85 millions de dollars pour une technologie dont aucune centrale n'a jamais vendu un kilowattheure, nulle part. Commonwealth Fusion Systems garde la main sur son programme. L'État reçoit une part minoritaire, sans droit de vote — donc sans contrôle sur la stratégie de l'entreprise.
Le rapport est asymétrique par construction. En cas d'échec, l'État perd sa mise et n'a aucun levier. En cas de succès, il touche un pourcentage d'une valorisation sur laquelle aucun document fourni ne dit comment il est calculé. C'est le point aveugle du montage : on connaît le prix d'entrée, pas la part acquise.
La logique de l'État est pourtant rationnelle. Howard Lutnick, secrétaire au Commerce, présente l'opération comme un accélérateur de l'innovation américaine dans les semi-conducteurs, au service de l'énergie domestique. Brandon Sorbom, de son côté, écrit qu'il en sortira « une centrale plus capable et plus économique, et une chaîne d'approvisionnement américaine plus solide pour la construire ». La fusion est devenue un enjeu de souveraineté énergétique et de chaîne d'approvisionnement, au même titre que les puces.
Le précédent qui manque
La fusion n'a pas d'antécédent industriel. Aucune centrale à fusion n'a jamais vendu d'électricité, nulle part. Dans ce contexte, l'intervention publique change la nature du jeu : elle ne finance plus seulement la recherche amont, elle finance l'industrialisation d'un produit dont le marché n'existe pas encore.
C'est la différence avec l'usage le plus courant du CHIPS Act, celui qui consiste à attirer des usines de fabrication de puces. Ici, il s'agit de R&D sur des composants dont le client final est une centrale à fusion qui n'a pas encore démarré. L'État américain ne subventionne pas une filière existante : il parie sur une filière à naître, avec l'argent du contribuable et le levier du capital.
Le ricochet pour le lecteur africain est moins direct qu'il n'y paraît, et c'est justement ce qui mérite d'être posé. Les composants de puissance en carbure de silicium, les électroniques durcies aux radiations, les générateurs radiofréquence : ce sont des briques dont auront besoin les infrastructures énergétiques de demain, y compris sur un continent où l'électrification reste le premier chantier. Si la filière se construit aux États-Unis, avec des brevets et des normes américaines, les pays qui n'ont pas d'usine de semi-conducteurs auront-ils accès à ces composants, et à quel prix ? La documentation ne répond pas. La règle du jeu s'écrit à Washington, et elle s'appliquera bien au-delà.
La question qui reste
Reste une question que personne n'a tranchée publiquement. Si SPARC fonctionne et que Commonwealth Fusion Systems devient un acteur industriel majeur, l'État américain se retrouvera actionnaire minoritaire d'une entreprise stratégique, sans droit de vote. Que se passera-t-il au premier désaccord sur une implantation d'usine, un transfert de technologie ou une vente d'actifs ? Le contrat ne le dit pas encore. Aucun document fourni ne précise non plus les modalités de sortie de l'État.
Le contribuable a payé pour entrer. On ne sait toujours pas à quel prix il pourra sortir.