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Ghana : pourquoi Asiama veut faire payer le FMI pour le numérique africain

Le gouverneur de la Banque du Ghana a demandé au FMI de traiter l'agenda numérique africain comme une question de stabilité financière. Derrière la diplomatie, un problème de change : dans une monnaie faible, aucune infrastructure numérique ne se finance en monnaie locale.

6 min de lectureMis à jour il y a 33 minutes
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Dans cet article
  1. Bangkok, deuxième tour
  2. Le vrai sujet n'est pas l'IA, c'est la devise dans laquelle on la paie
  3. Ce que le FMI apporte, et ce qu'il n'apporte pas
  4. Le laboratoire ghanéen
  5. L'État, encore et toujours
  6. Ce qu'il faudra regarder

Bangkok, deuxième tour

Le gouverneur de la Banque du Ghana, Johnson Asiama, a pris la parole à Bangkok, en marge des assemblées annuelles 2026 du FMI et de la Banque mondiale, lors de la réunion du deuxième tour des interventions des gouverneurs. Il parlait au nom des gouverneurs africains, face à la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva.

Sa demande tient en une phrase qu'il faut lire deux fois : le Fonds doit traiter l'agenda numérique africain comme une question centrale de résilience économique, et non comme un sujet technologique périphérique. Il a demandé que l'intelligence artificielle soit intégrée à la surveillance du FMI et aux programmes d'évaluation du secteur financier, que soient financées des infrastructures numériques publiques sécurisées, et que le FMI aide à mobiliser des financements abordables.

Rien, dans ce discours, ne concerne directement le Ghana. C'est un discours continental. Et c'est précisément là que se joue une mécanique que les dépêches n'expliquent presque jamais.

Le vrai sujet n'est pas l'IA, c'est la devise dans laquelle on la paie

Un serveur, un câble sous-marin, une licence logicielle, un expert en cybersécurité : tout cela se règle en dollars ou en euros. Pas en cedi, pas en naira, pas en franc CFA. C'est le premier fait dur de la série « Travailler en monnaie faible » : une entreprise ou un État dont les recettes sont en monnaie locale et dont l'infrastructure est libellée en devises étrangères ne subit pas seulement le coût du matériel. Il subit le risque de change, et il le subit sur un horizon long — dix, quinze ans — alors que sa monnaie, elle, se déprécie sur un horizon court.

Prenons un chiffre que tout le monde connaît sans y penser : le Ghana a traversé une restructuration de sa dette et une crise monétaire dont le cedi ne s'est pas remis en un jour. Un opérateur qui signe aujourd'hui un contrat d'infrastructure en dollars pour quinze ans ne sait pas ce que lui coûtera ce contrat dans cinq ans. Il sait seulement qu'il lui coûtera plus cher, en monnaie locale, qu'aujourd'hui. C'est arithmétique.

Voilà pourquoi la demande d'Asiama n'est pas une demande de subvention. C'est une demande de conversion : faire passer le numérique d'une dépense courante — que les ministères des Finances arbitrent chaque année contre des routes, des hôpitaux, des salaires — à une ligne d'investissement adossée à des ressources en devises, que le FMI peut contribuer à sécuriser.

Ce que le FMI apporte, et ce qu'il n'apporte pas

Il faut être précis sur ce que le Fonds fait et ne fait pas, parce que c'est là que les malentendus prospèrent.

Le FMI ne construit pas de data centers. Il ne pose pas de câbles. Ce qu'il fait, et que Georgieva a redit à Bangkok : des conseils de politique économique adaptés, du renforcement de capacités, et — là où c'est nécessaire — des financements, pour reconstituer les marges de manœuvre budgétaires et protéger les populations vulnérables.

Le mot qui compte est « là où c'est nécessaire ». Un programme du FMI n'est pas un guichet ouvert : c'est un cadre conditionnel, négocié pays par pays, dans lequel chaque dépense doit tenir dans un équilibre budgétaire. Demander au FMI d'intégrer l'IA à sa surveillance, c'est donc demander que le numérique devienne un critère d'évaluation de la solidité d'un pays. Et c'est là que le levier est réel : un pays dont la surveillance du Fonds intègre la résilience numérique et la gouvernance des données peut plus difficilement voir ces sujets traités comme des suppléments.

Asiama a aussi demandé l'inverse, et c'est la partie la plus habile de son intervention : que le FMI fasse entendre la voix africaine dans l'élaboration des normes numériques mondiales. Traduction concrète : les règles qui régiront l'IA financière, les transferts de données et le commerce numérique sont en train d'être écrites ailleurs. Un continent qui les subit les paie en devises, une fois de plus.

Le laboratoire ghanéen

Le discours n'est pas resté théorique. Asiama a évoqué les tests transfrontaliers menés par le Ghana, reliant monnaies numériques de banque centrale, stablecoins, comptes bancaires et portefeuilles mobiles, avec le Rwanda et le Nigeria. Il a aussi rappelé le pilote ghanéen de paiements transfrontaliers adossé au mobile money, en s'appuyant sur l'infrastructure existante du PAPSS, le système panafricain de paiement et de règlement.

Sa phrase la plus intéressante n'est pas technique, elle est politique : « l'avenir des paiements africains ne sera pas défini par une seule technologie, et les banques centrales ne devraient pas déterminer quelle technologie l'emporte. Notre rôle est de veiller à ce que les systèmes émergents soient sûrs, efficaces, résilients et inclusifs. »

Comprenez ce qu'il dit : une banque centrale qui choisirait la technologie gagnante ferait une erreur. Une banque centrale qui fixe les règles du jeu et laisse le marché trancher, non. C'est une position de régulateur, pas de constructeur — et elle a une conséquence directe sur le financement. Si l'État ne choisit pas la technologie, il ne porte pas le risque industriel. Il porte le risque réglementaire. Ce n'est pas la même facture, ni la même devise.

Le lien avec le mobile money n'est pas anodin. Au Ghana, comme au Kenya voisin, l'argent circule déjà massivement par le téléphone. La question posée par le pilote n'est pas « faut-il du mobile money » — il existe. C'est « comment le faire parler à un système de règlement régional sans que chaque transaction transfrontalière coûte une fortune en frais et en change ». C'est là que se gagne ou se perd la marge d'un commerçant qui importe.

L'État, encore et toujours

Il y a une tentation, en lisant ce genre de discours, de le classer dans la catégorie « plaidoyer ». Ce serait une erreur d'analyse. Dans les économies africaines, le régulateur et le ministère des Finances pèsent souvent plus lourd que n'importe quel concurrent. Une licence, un taux directeur, une autorisation de transfert : voilà ce qui décide si une fintech vit ou meurt. Un gouverneur de banque centrale qui parle au FMI ne fait donc pas de la figuration. Il négocie les conditions dans lesquelles son secteur privé pourra opérer.

Et il négocie dans une position qu'il faut nommer : les pays africains arrivent à ces assemblées avec des monnaies qui ont souffert, des marges budgétaires minces et une dépendance technologique qu'ils n'ont pas choisie. Demander au FMI de porter le numérique au rang de question macro-financière, c'est demander que cette dépendance soit reconnue comme un risque systémique, au même titre qu'une balance courante dégradée.

Georgieva a répondu ce qu'un chef d'institution répond : engagement, conseils sur mesure, renforcement des capacités, financements là où c'est nécessaire. C'est une réponse ouverte. Elle n'est pas un chèque.

Ce qu'il faudra regarder

La vraie question n'est pas de savoir si le FMI soutiendra l'agenda numérique africain — tout le monde est d'accord sur le principe. La vraie question est de savoir dans quelle devise, et sous quelles conditions, cet agenda sera financé. Tant que l'infrastructure numérique africaine se paiera en dollars alors que les recettes fiscales qui la remboursent rentrent en monnaie locale, chaque dépréciation transformera un projet rentable en fardeau. Le FMI peut aider à porter ce risque. Il ne peut pas le faire disparaître.

Ce qu'Asiama a obtenu à Bangkok, pour l'instant, c'est une chose que les discours officiels ne mesurent pas : avoir déplacé la conversation. Le numérique africain n'y est plus un chapitre technologique. Il y est un chapitre budgétaire. Reste à savoir si les ministères des Finances, eux, liront le même document.

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